À l’occasion de la publication de Doppelgänger, Gerard Guix s’entretient avec Alejandro Ferrer Nieto. L’écrivain revient sur la genèse de ce roman singulier, né d’une coïncidence historique troublante : à peine quatre jours séparent les dates de naissance d’Adolf Hitler et de Charles Chaplin. À partir de cette découverte surgit une fiction ambitieuse qui mêle enquête historique, satire politique et expérimentation formelle. Dans cet échange, Guix évoque les années de documentation qui ont précédé l’écriture, la place qu’occupe le cinéma dans son imaginaire, l’architecture particulière du livre — entre notes de bas de page, structure opératique et objets symboliques — ainsi que les résonances contemporaines d’une histoire qui interroge les dérives du pouvoir et les dangers de l’oubli.

 

Alejandro Ferrer Nieto (AFN) : Aujourd’hui nous sommes le lundi 23 juin 2025 et il s’agit d’une édition un peu spéciale du podcast des Forges de Vulcain. Nos auditeurs vont être surpris : nous ne parlons pas français, mais espagnol, parce que nous avons un invité merveilleux et exclusif : Gerard Guix. Est-ce que je prononce bien ?

Gerard Guix (GG) : Oui, oui. Très bien.

AFN : Bienvenue. Comment vas-tu ?

GG : Merci beaucoup. Très bien, je suis très heureux d’être ici.

AFN : Gerard Guix est l’auteur d’un roman que nous accompagnons depuis assez longtemps, presque depuis que j’ai commencé à travailler aux Forges. Je m’appelle Alejandro Ferrer, je suis assistant éditorial aux Forges depuis trois ans et demi, et pratiquement depuis mon arrivée ici j’ai aussi commencé à travailler sur ce roman, sur ce monstre littéraire, cette machine parfaitement huilée qu’est Doppelgänger.

Ma première question est très simple : qu’est-ce qu’un doppelgänger ?

GG : Eh bien, un doppelgänger est, selon la tradition allemande — selon le folklore allemand — le double maléfique que chacun de nous possède quelque part dans le monde. Nous avons tous un double, qui serait notre part maléfique. Ou peut-être sommes-nous nous-mêmes la part maléfique, et l’autre double serait le bon. Tout dépend du point de vue.

AFN : Nous sommes toujours le maléfique de quelqu’un d’autre.

GG : Exactement.

AFN : Et quel est le lien entre ce mot, cette tradition du double maléfique, et le roman que tu nous as offert ?

GG : Le lien vient d’une spéculation, de la possibilité de découvrir que deux personnages historiques que nous considérons habituellement comme totalement opposés pourraient en réalité être les doppelgängers l’un de l’autre.

Nous parlons bien sûr d’Adolf Hitler et de Charles Chaplin.

AFN : En effet. Le roman de Gerard Guix part d’une possibilité — ou d’une coïncidence presque astrologique. Au moment où l’on offre à Hitler son horoscope pour ce qui sera son dernier anniversaire, une simple erreur de quatre jours fait que, au lieu de recevoir son propre horoscope, il reçoit celui de Charlie Chaplin, né le même mois et la même année, mais quatre jours plus tôt, le 16 avril.

Et de cette incongruité, de cette coïncidence incongrue, naît un projet titanesque : ce roman. Un roman qui possède d’ailleurs une histoire éditoriale assez particulière.

GG : Oui. En réalité, en 2008 j’ai découvert cette coïncidence — qui, pour moi à l’époque, n’était qu’une simple curiosité : ces quatre jours de différence entre la naissance d’Hitler et celle de Chaplin. Chaplin est né le premier, puis Hitler.

À partir de là, ma curiosité s’est éveillée : personne n’avait parlé de cela. Lorsque Chaplin a réalisé Le Dictateur, il était en quelque sorte la personne idéale pour interpréter Hitler, puisqu’ils avaient exactement le même âge.

C’est ainsi qu’est né l’intérêt. En tant qu’écrivain, et avec beaucoup de curiosité, j’ai commencé à tirer ce fil : j’ai lu les biographies des deux personnages, j’ai découvert énormément de parallèles, de coïncidences.

Et peu à peu cette histoire un peu folle a pris forme — une histoire qui, évidemment, a demandé de très nombreuses années : d’abord pour être écrite, puis pour trouver un éditeur, et enfin pour être publiée.

AFN : Lorsque nous avons lu le texte — en espagnol, dans un premier temps — j’ai eu le privilège de le faire directement. David, le directeur éditorial, me l’a proposé et m’a demandé : « Qu’en penses-tu ? »

Ma première réaction a été : c’est beaucoup. C’est énorme. Mais c’est aussi complètement inédit. Je n’avais jamais vu un texte comme celui-là.

Et ce qui a été intéressant, c’est que nous avons commencé à construire le livre ensemble dès l’instant où le texte est arrivé entre nos mains. Nous avons commencé à l’éditer en espagnol, avant même de penser à la traduction ou à la publication. Nous avons travaillé avec toi, avec Carole Fillière, notre traductrice, qui a aussi participé activement à la construction du texte.

Parce qu’en réalité, c’est un livre écrit pendant de nombreuses années, puis édité pendant plusieurs autres, et qui a fini par devenir un produit collectif, construit à plusieurs mains. Pour moi, ce fut un processus éditorial complètement nouveau et merveilleux.

GG : Oui, le processus a été passionnant. Il y a d’abord eu dix ans d’écriture. Dix ans de documentation, d’écriture, de construction de ce monstre sans savoir s’il fonctionnait, s’il avait du sens, ou si c’était une folie absolue.

Ensuite il y a eu quatre ou cinq années pendant lesquelles le roman est resté un peu endormi, sans trouver sa place. C’était une période compliquée et le projet est resté en sommeil.

Puis David est apparu et a dit : « Nous allons parier sur ce livre, nous allons le publier. » Et ensuite tu es arrivé, Carole est arrivée, et ce travail monumental d’édition puis de traduction a commencé.

Et ce qui est très curieux, c’est que, même si cela aurait pu être un chaos absolu, tout s’est en réalité très bien passé. Chacun a trouvé sa place, chacun a apporté ce qu’il pouvait apporter.

Et cela a donné au final une œuvre très aboutie. Je ne sais pas si l’histoire plaira ou non, mais je peux dire que le travail éditorial qui se cache derrière est spectaculaire et exemplaire.

AFN : Je peux dire que nous avons déjà commencé à recevoir des retours de lecture, et l’histoire plaît. Elle suscite de la curiosité, et elle plaît. Tu parlais tout à l’heure du travail de documentation. Il y a un type de document auquel tu accordes beaucoup d’attention et qui me paraît intéressant, et dont nous n’avons pas encore beaucoup parlé : les biographies et les mémoires. C’est un thème qui revient souvent. Des figures problématiques — comme la plupart des dirigeants nazis qui ont survécu, ont été jugés puis ont continué leur vie plus ou moins normalement — ont écrit et publié leurs mémoires. Quelle est ta relation avec ce type de textes ? Y a-t-il un intérêt particulier ? As-tu lu beaucoup de mémoires de nazis pendant l’écriture ?

GG : J’ai lu beaucoup de livres écrits par des nazis, mais surtout beaucoup de biographies de nazis. Et ce que tu dis est très intéressant : la manière dont ces personnages qui ont marqué l’histoire du XXᵉ siècle d’une façon aussi brutale ont été acquittés ou ont continué leur vie après tout cela. Ils ont publié des livres, certains sont devenus des best-sellers, des ouvrages de référence qui ont très bien fonctionné et qui continuent à se vendre, comme la biographie d’Albert Speer.

Et c’est étrange de voir comment ils deviennent des phénomènes littéraires malgré tout ce qui s’est passé. Comment, d’une certaine manière, nous oublions. Et c’est précisément l’une des choses que Doppelgänger veut raconter : la façon dont parfois nous oublions certaines choses. Oublier quelque chose comme ce qu’ont fait les dirigeants nazis, au point que leurs témoignages deviennent de la littérature, est quelque chose qu’il faut prendre très au sérieux.

AFN : C’est intéressant aussi parce que l’histoire éditoriale de Doppelgänger a été longue, et elle semble arriver à un moment très particulier. Malheureusement particulier, parce que nous vivons une période historique compliquée : nous voyons le retour des extrêmes droites dans de nombreux pays. Il y a à peine deux jours, Donald Trump a appuyé sur le bouton rouge pour ordonner des bombardements en Iran.

J’ai le sentiment que Doppelgänger arrive à un moment très particulier. Nous espérons qu’il n’arrive pas trop tard pour rappeler certaines choses. Je crois qu’une part importante de notre travail, comme écrivains et comme éditeurs, consiste précisément à se souvenir. Peut-être que nous ne changerons pas l’histoire, peut-être que nous ne changerons pas le monde. Mais ce type de projets nous rappelle que nous avons une responsabilité en tant qu’acteurs du monde culturel, en tant qu’acteurs dans l’histoire. Nos histoires sont peut-être petites comparées à celles que nous racontons, mais cette alerte que tu proposes est importante.

GG : Oui. Le roman a mis beaucoup d’années à arriver jusqu’ici. Depuis la première idée — cette coïncidence de dates — jusqu’au moment de la publication, le monde a énormément changé. Au début, quand j’ai commencé à l’écrire, j’avais une autre intention. Comme écrivain, on commence souvent par l’intrigue, par les personnages, par le désir de créer des histoires.

Mais peu à peu le roman a pris une dimension politique. À mesure que le monde évoluait, à mesure que les choses changeaient. Il y a quelques années, lorsque Trump est apparu, on avait l’impression que ce danger revenait. Ensuite il a disparu pendant un temps, il est passé au second plan. Mais aujourd’hui il est de retour, et avec encore plus de force. Et le roman paraît à un moment où le monde semble se trouver au bord de quelque chose que nous connaissons déjà. Cela fait très peur.

J’espère que nous n’arriverons pas trop tard. En réalité, nous ne devrions pas avoir besoin d’un roman pour comprendre le danger de ce qui est en train de se produire. Les informations devraient suffire. Mais il semble que non : il semble que nous ayons besoin qu’on nous le dise autrement. J’espère que cela pourra aider. Et j’espère qu’il n’est pas trop tard. Parce que ce qui vient ne sera pas beau. Et il faut l’arrêter.

AFN : Oui, c’est vrai. Et même si cela ne résout pas tout, nous avons l’art pour nous accompagner. Dans la documentation de ce roman, il y a une autre forme d’art qui traverse tout le livre — et qui traverse aussi ton œuvre en général : le cinéma.

Si je compare avec Tout ce que tu devrais savoir avant de m’aimer (le précédent roman de Gerard Guix, paru en 2022), où le cinéma, Chaplin et la Suisse sont également très présents, il y a un parallèle intéressant, même si les histoires sont très différentes. Quelle place occupe le cinéma dans ta vie et dans ton inspiration ? Quelle est ta relation au cinéma ?

GG : Je crois qu’avant même de commencer à lire des romans, quand j’étais enfant, j’ai commencé par le cinéma. Très jeune je regardais des films, parfois des films qui n’étaient pas du tout pour mon âge. Je me souviens avoir vu The Shining à huit ans. Aujourd’hui, adulte, je me demande pourquoi mes parents me laissaient voir cela.

Mais tout cela m’a formé, d’abord comme personne et ensuite comme auteur. Pour moi le cinéma est absolument fondamental. Mes romans sont pleins de références : au cinéma, à la musique. J’aime connecter toutes les formes d’art, parce que je pense que l’art est profondément lié et qu’on ne peut pas le séparer.

C’est pour cela que le cinéma occupe une place importante dans mes romans. Tout finit par construire un discours. Et puis le cinéma a déjà raconté tout ce que j’essaie de raconter. Comme la littérature, comme la musique. Je dis souvent à mes étudiants que les créateurs d’aujourd’hui arrivent trop tard : tout a déjà été raconté. La seule chose que nous pouvons faire, c’est apporter notre regard, mélanger les disciplines, expérimenter avec elles.

Et c’est là le secret de mes romans. Et particulièrement de Doppelgänger : jouer avec le cinéma, avec la figure de Chaplin, mais aussi avec des structures cinématographiques. Il y a des moments dans le roman qui fonctionnent presque comme des scènes de film, comme des fragments de scénario. Pour moi c’est essentiel.

AFN : Sur le plan formel, le roman possède un dispositif très particulier qui, au début, peut être un peu déroutant : les notes de bas de page. Comment cette idée est-elle apparue ? C’est l’un des aspects qui m’a le plus frappé lorsque j’ai commencé à lire. En tant que lecteur, je me demandais : pourquoi des notes de bas de page ? À qui parlent-elles réellement ? À moi comme lecteur ? À quelqu’un d’autre ?

Découvrir ce mystère est l’un des grands plaisirs de lecture de Doppelgänger, non seulement comme histoire mais aussi comme objet littéraire. D’où vient ce dispositif ?

GG : En réalité, toute la construction du roman est un peu comme un Frankenstein. C’est un mélange de beaucoup de choses : des moments qui ressemblent à des scénarios de cinéma, des passages composés de nombreuses pages de documents retranscrits… Même aujourd’hui, lorsque j’ai eu le premier exemplaire du livre entre les mains et que je l’ai feuilleté, je me suis dit : c’est une folie absolue. Mais je crois que c’est précisément ce qui fait le charme du livre, ce qui fait que le roman est différent, qu’il devient un objet littéraire particulier.

Les notes de bas de page sont apparues au départ parce que je voulais imiter les livres d’essai. J’ai lu énormément d’ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale et sur Hitler, et presque tous ces livres comportent des notes de bas de page. C’est une caractéristique très typique des livres d’histoire consacrés à cette période.

Puis David Foster Wallace et L’Infinie Comédie me sont venus à l’esprit. Et j’ai pensé à ce geste postmoderne : que se passerait-il si l’on obligeait le lecteur à lire quelque chose que, normalement, personne ne lit, à savoir les notes de bas de page ? En général, le lecteur les saute, sauf s’il est particulièrement intéressé par le sujet. Et je me suis demandé : que se passerait-il si les notes devenaient obligatoires ?

À certains moments du roman, les notes prennent presque toute la place. C’est là que se trouve l’essentiel : dans ce que raconte le narrateur à l’intérieur des notes. C’est le même narrateur que dans le texte principal, mais avec un autre ton. Et en plus, il s’adresse à une autre personne. Cela se découvre progressivement au fil du roman. C’était un jeu littéraire qui commençait par imiter les livres d’histoire, mais qui prenait ensuite une autre dimension.

Pour moi Doppelgänger est aussi un jeu. Un jeu qui consiste à découvrir comment l’histoire est racontée et qui la raconte, tandis que le roman lui-même se transforme. Il est divisé en cinq actes, comme un opéra de Wagner. Mais en discutant avec Carole, la traductrice, pendant qu’elle travaillait sur le texte, nous disions qu’il s’agit presque de cinq romans différents. Chaque acte a un ton différent, d’autres protagonistes, et la forme narrative change. Le roman évolue constamment, et c’est ce qui le rend le plus intéressant.

AFN : Oui, c’est vrai. Et d’ailleurs c’est l’un des aspects sur lesquels nous avons le plus discuté pendant le travail éditorial : comment équilibrer les différents actes, comment éviter que l’un ne prenne trop de place par rapport aux autres. Nous nous demandions aussi comment construire des personnages originaux. Le nazisme est un thème extrêmement traité, aussi bien par l’histoire que par la fiction. L’une de nos préoccupations était justement celle-ci : comment proposer un regard différent. Surtout avec ce mélange entre fiction et récit historique très documenté.

Nous avons trouvé une ouverture très intéressante pour entrer dans le sujet. Et c’est l’une des questions qu’on nous posait lorsque nous présentions le livre, par exemple aux représentants commerciaux : « Mais est-ce un roman historique ? » Oui… « Mais c’est de la fiction ? » Oui, aussi.

Et ce qui est intéressant, c’est précisément ce mélange. C’est un roman historique, bien sûr, mais aussi une fiction qui utilise les silences et les zones d’ombre de l’histoire pour proposer une explication possible à quelque chose qui reste mystérieux : les circonstances des derniers jours de la vie de Hitler. Aborder ce moment historique exige aussi un certain courage. Nous parlons d’une période qui a défini le XXᵉ siècle.

GG : Bien sûr. Et c’est précisément ce que permet la littérature. La Seconde Guerre mondiale et la vie de Hitler sont extrêmement documentées. Quand j’écrivais le roman, chaque semaine paraissaient de nouveaux livres, de nouvelles études. J’achetais tout : c’était presque une obsession. Mais à un moment donné cela est devenu insoutenable. Alors j’ai pris une décision très simple : ce que je ne sais pas, je l’invente. Parce qu’au fond j’écris une fiction. La documentation était déjà faite.

Le jeu intéressant était celui-ci : les derniers jours de Hitler dans le bunker sont relativement bien documentés. Il existe des témoignages. Il y a le magnifique livre de Joachim Fest, qui a inspiré ensuite le film avec Bruno Ganz. Nous savons beaucoup de choses sur ce qui s’est passé. Mais en réalité personne ne sait exactement ce qui s’est déroulé là-dessous. Personne de ceux qui étaient présents n’est encore en vie pour le raconter. Et à partir de là je me suis dit : si nous savons déjà que c’était une folie, pourquoi ne pas imaginer que c’était encore plus fou ?

Je dis souvent que dans Doppelgänger j’ai respecté les faits historiques. Si un personnage entre dans le bunker dans la réalité historique, il entre aussi dans le roman. Les événements sont les mêmes. Ce que j’ai changé, ce sont les motivations des personnages.

C’était le véritable défi : conserver ce qui s’est passé historiquement, changer les motivations et créer une nouvelle fiction. Une satire, mais aussi une manière de montrer la folie qui peut s’emparer des dirigeants. Cette idée que nous sommes gouvernés par des gens qui ont complètement perdu la raison.

Et c’est précisément ce qui se passe aujourd’hui dans de nombreux pays du monde. Nous sommes gouvernés par des personnes qui ont perdu la tête, qui n’ont aucune véritable intention politique pour résoudre les problèmes. Tout ce qu’ils ont, c’est un ego démesuré, et ils ne regardent que leurs propres intérêts. Voilà le parallèle entre le passé — ce bunker rempli de gens qui tentent de sauver leur peau — et le présent.

AFN : Oui. Cette séparation entre l’intérieur du bunker et l’extérieur crée un parallèle très fort avec la déconnexion qu’ont beaucoup de dirigeants vis-à-vis de la réalité des gens. À l’intérieur du bunker, ils sont complètement isolés, tandis qu’à l’extérieur le monde s’effondre.

C’est aussi un espace très intéressant d’un point de vue littéraire : un espace clos, presque théâtral. Des situations « à huis clos ». Et comme tu viens du théâtre, je me demande si tu as déjà pensé que Doppelgänger pourrait devenir une pièce de théâtre.

GG : En réalité, la première folie a été encore plus grande. Quand j’ai eu l’idée en 2008, puis en 2009, lorsque je suis parti en résidence en Irlande pendant un mois pour commencer le projet, mon idée initiale était d’écrire un opéra. Pendant assez longtemps j’ai imaginé cette histoire comme un opéra. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que le texte était beaucoup trop long. Le roman fait plus de trois cents pages. Si tout cela devait être chanté dans un opéra, cela durerait deux jours entiers. J’ai donc abandonné cette idée. Mais j’ai gardé la structure : cinq actes, comme dans un opéra.

AFN : Ça, je ne m’y attendais pas.

GG : C’était un moment de folie qui, heureusement, n’a pas abouti.

AFN : Ceux qui nous écoutent ne le savent pas, mais c’est la première fois que nous nous rencontrons en personne. Et c’est un moment assez particulier, parce que j’ai l’impression que nous nous connaissons depuis longtemps à travers des commentaires dans Word, des appels Zoom et des courriels. Travailler sur ce type de projets crée des relations très spéciales, difficiles à expliquer. Une grande confiance se construit.

La confiance que tu as accordée à David, à moi, et à toute l’équipe des Forges avec ce projet a été immense. Et nous espérons qu’elle est réciproque : nous avons également fait totalement confiance au texte et à toi comme auteur.

Je crois que cette réciprocité est très importante. Si cet accord général autour du roman n’avait pas existé — ce moment où nous avons tous dit : ce texte est important, nous devons le publier — le projet ne serait probablement pas arrivé jusqu’ici. Nous avions une traductrice prête à faire l’effort gigantesque de traduire un texte qui n’était pas encore publié, et en plus de le faire pour qu’il paraisse d’abord dans une langue différente de celle dans laquelle il avait été écrit.

Nous avons tous mis quelque chose de nous-mêmes dans ce processus. Dans l’industrie éditoriale, on parle beaucoup de best-sellers, de chiffres de ventes, de droits, de traductions… des choses qui restent importantes, mais qui ne sont pas le centre du problème. Parfois on oublie ce moment fondamental : parvenir simplement à faire exister le livre. Peut-être que beaucoup d’autres choses viendront ensuite — nous espérons évidemment un grand succès — mais déjà le fait d’avoir rendu ce livre possible est une source de fierté.

GG : Oui. Dans ce type de projet, le succès ne peut pas être l’objectif final. Il y a beaucoup de choses que nous voulions dire dans ce roman, des choses que nous voulions transmettre, voire dénoncer. C’est cela le plus important.

Et tout cela a été possible grâce à une équipe qui a très bien fonctionné. Tout s’est mis en place naturellement. Si ensuite le succès arrive, tant mieux. Cela voudra dire que le message du roman atteint davantage de personnes. Mais l’essentiel reste le message.

Beaucoup de maisons d’édition n’auraient pas fait confiance à un texte comme celui-ci. Et c’est compréhensible : elles ont d’autres priorités. Mais la force des Forges a été précisément de parier sur un livre qui présentait de nombreux obstacles. Le sujet est difficile. La langue originale n’était pas celle de la maison. Il y avait beaucoup de difficultés.

Et pourtant tout a été surmonté, surtout grâce à l’intérêt humain des personnes impliquées dans le projet. Il est important de rappeler que la littérature n’est pas seulement une question de ventes. Parfois oui, parce que si les livres ne se vendent pas on ne peut pas en publier d’autres. Mais il est aussi important que, de temps en temps, quelqu’un ait l’énergie de publier quelque chose de différent. Cela peut être un échec ou un succès. Mais au moins l’intention et le message sont forts.

AFN : Il y a une question que j’ai toujours voulu te poser et que je n’ai jamais posée pendant le travail éditorial. Tout au long du roman apparaît un objet très particulier : le nez de clown. D’où vient cette idée ?

C’est un objet très reconnaissable. Il suffit d’imaginer le visage de quelqu’un avec un nez de clown pour que toute son expression change. C’est presque une inversion complète du visage. Le nez de clown est un objet très perturbateur.

Et dans le roman il semble presque avoir une volonté propre. Par moments il rappelle l’anneau du Seigneur des anneaux, mais version nez de clown. D’où vient cette idée ?

GG : Comme tu le dis, n’importe quelle personne — même la plus maléfique du monde — si elle porte un nez de clown perd immédiatement tout son pouvoir. Imaginer Hitler avec un nez de clown le rend instantanément ridicule. Il ne fait plus peur, même s’il reste le monstre qu’il a été. L’idée était de créer ce contraste.

Lors de la dernière révision du roman, j’ai ajusté certains détails du parcours du nez, parce que je voulais qu’il passe d’un personnage à l’autre. D’une certaine manière, celui qui possède le nez finit par mourir.

C’est presque comme une malédiction. Un objet qui confère un certain pouvoir mais qui annonce en même temps un mauvais destin. Et oui, il a quelque chose de fantasmagorique. Je ne voulais pas expliquer exactement d’où il vient ni pourquoi il disparaît. Le nez est simplement là. Et cela reflète aussi un peu la façon dont fonctionne le monde. Parfois des choses apparaissent sans que nous sachions les expliquer : des conflits qui surgissent soudainement, des crises qui commencent sans que l’on comprenne très bien pourquoi.

C’est comme lorsque vous conduisez sur l’autoroute et que soudain il y a un embouteillage énorme. Vous avancez pendant des kilomètres au ralenti… puis soudain l’embouteillage disparaît et il n’y avait aucun accident. Des choses inexplicables.

Le nez fonctionne un peu comme cela : une présence mystérieuse qui touche certains personnages du roman. Il pourrait aussi représenter ces petites malédictions qui conditionnent nos vies. Et ce qui est intéressant, c’est qu’un objet ridicule, comique, finit par devenir quelque chose de sombre. Si vous avez le nez… attention.

AFN : C’est aussi une représentation très graphique de l’un des grands pouvoirs du roman : la satire. La moquerie et la comédie comme ultime arme contre le mal absolu. Parce que le mal absolu ne rit pas. Le rire est quelque chose que personne ne peut nous enlever. Se moquer de ce qui se passe n’efface pas la colère ni l’impuissance, mais cela permet de s’y confronter. Et cette idée est très présente dans le roman.

En plus, cela a donné lieu à une couverture incroyable, extraordinaire. La couverture conçue par Hubert Van Rie — la typographie, l’illustration — est très puissante. Nous avions une idée mentale de ce que nous voulions, mais nous voulions aussi nous laisser surprendre. Et le résultat est un diptyque visuellement très fort.

GG : Oui. Aujourd’hui la concurrence sur les tables de nouveautés est énorme. Il y a des centaines de livres dans une librairie. Et lorsque l’on ne connaît pas encore un roman, la première chose que l’on voit est la couverture. Qu’un livre se distingue par sa couleur, par son illustration, par sa typographie, c’est fondamental. Dans ce cas, le diptyque fonctionne très bien. On voit la première couverture, on retourne le livre, et soudain tout prend un autre sens. Le travail graphique est merveilleux. Cela a été l’un des éléments qui a complété l’ensemble du livre et qui lui a donné sa forme finale.

AFN : Nous te remercions profondément pour le temps que tu nous as accordé afin de parler de Doppelgänger, de présenter le roman, tes influences et tes centres d’intérêt. Nous voulons également remercier Carole Fillière, la traductrice de ce texte, ainsi que toutes les personnes qui ont participé à ce projet. Nous espérons avoir éveillé un peu la curiosité de nos auditeurs. Et nous vous donnons rendez-vous pour une prochaine édition du podcast des Forges… peut-être à nouveau en espagnol.

GG : Qui sait.

AFN : Merci.

GG : Un plaisir.