L’histoire des Forges - Quinze années d’édition indépendante
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Illustration de Yoon Yves (@yoon_yves)
On raconte volontiers la naissance d’une maison d’édition comme on raconte un coup de foudre : un livre fondateur, une rencontre décisive, une intuition qui, soudain, devient destin. La réalité, souvent, démarre dans des gestes plus petits. Des tableaux comptables faits à la main. Un coin d’appartement envahi d’invendus. Et, autour de cela, une question qui revient : comment faire pour que des textes – ceux qui vous travaillent et qui vous déplacent – rencontrent leurs lecteurs et leurs lectrices ?
Ce texte est le récit d’un apprentissage au long cours : apprendre un métier sans y avoir été formé, gagner en efficacité sans se renier, apprendre à faire confiance. On y croise des manuscrits par milliers, des coéditions fécondes, la rentrée littéraire haïe puis apprivoisée, et, en filigrane, des convictions qui s’affermissent : l’argent n’est qu’un moyen, la lecture est la condition de tout le reste, et la fiction est un voile qui laisse passer des idées. Quinze ans plus tard, l’histoire continue, comme une suite d’amitiés et de livres à venir.
1. Il était une fois…
L’été, je range mon bureau. Je classe papiers et livres. Vois comment gagner de la place. Et sous une pile de cahiers, je trouve un cahier. C’est le premier volume du journal des Forges. Depuis, je tiens toujours un journal, mais il est au format numérique. Tous les six mois, je crée un nouveau document. J’empile une partie de ma correspondance active, quelques notes de lectures, quelques remarques. Je ne relis jamais ces pages : le seul fait d’écrire ces pages suffit. Écrire, c’est transformer ses émotions en connaissance. Écrire, c’est aussi repérer les scénarios qui se répètent. Je suppose qu’un journal montre toujours cela, cette double ambition apparemment contradictoire : rester le même et se parfaire, s’améliorer.
Je n’avais jamais rouvert ce journal. Il commence le 4 juillet 2007. Soit trois ans avant la création des Forges comme société commerciale. Car les Forges ont d’abord été une association, comme pour tester les choses. Sortir des premiers textes sans trop prendre de risques. Il reste quelque chose de cette naissance associative des Forges : la maison est devenue une société commerciale car cela permettait aux livres de davantage se diffuser. Mais l’argent est resté ce qu’il était au début : un moyen, pas une fin. Je me dis qu’il faut toujours garder cela à l’esprit : le commerce des biens permet le commerce des idées, mais il n’est qu’un moyen. Il ne doit pas dicter sa loi.
À l’époque, je note tout, au kilomètre, dans les pages de mon cahier : les idées, les remarques édito. Il y a même des tableaux comptables faits à la main. Une application inattendue d’une règle de Hayao Miyazaki : même quand on a des ordinateurs, il faut toujours commencer par faire les choses à la main. Deuxième chose donc qui reste de ces débuts : tout cela est très artisanal.
Ce cahier me rappelle aussi ceci : au début, je note, je consigne, je cherche. J’empile. Je fais comme si l’écriture suffisait à faire tenir le reste : le temps, les choix, l’incertitude, les risques. Ce qui est vrai, d’une certaine manière. Je ne relis jamais ces pages ; pourtant le cahier reste là, comme une preuve matérielle. Il y a quelque chose d’apaisant à ce que l’histoire d’une maison d’édition commence par un objet aussi simple qu’un cahier. On ne commence pas par un grand programme ou un business plan. On bricole.
2. Relire ou regarder devant ?
La lecture du premier volume du journal des Forges, qui couvre les années 2007 et 2008, se révèle finalement intéressante. Mais cette entreprise même a fini par me déprimer : est-ce que relire cela est un signe de bonne santé, de lucidité, ou n’est-ce pas plutôt le signe que l’on vieillit et qu’on considère que la vie est désormais derrière nous, arrivée à sa fin, et peut être étudiée car elle est dévoilée ?
Sitôt formée, cette idée m’a rappelé une réflexion qui m’était venue alors que je m’étonnais de l’énergie de Paul Verhoeven. Ce qui lui donne une telle force, à ce diable hollandais, c’est qu’il ne parle pas de ses films passés, mais de ceux à venir. Je me suis dit : peut-être que la leçon à garder, c’est celle-là. Toujours regarder le livre qui suit, ne pas se complaire dans l’admiration de ce qui est déjà fait, s’extasier devant ce qu’il reste à faire.
Et là, dans ce journal, il y avait une feuille jaunie pliée en quatre. Une feuille qui contient une liste de projets, de livres que j’aurais aimé éditer. Après tout, on devient éditeur car on se raconte ce mensonge, que les livres qu’on veut lire n’existent pas, qu’il faut donc les éditer. Cette liste, je la regarde aujourd’hui comme on regarde une photographie ancienne : on y reconnaît son propre visage, mais un visage d’avant, plus naïf, plus assuré peut-être, plus arrogant sûrement. L’ambition, au départ, a quelque chose de simple : il suffit d’énumérer. Une liste. On croit que les livres existent déjà dans la liste. Il n’y a plus qu’à.
Certains de ces livres ont été édités. D’autres non. Il y a aussi des livres que j’aimerais que quelqu’un écrive. Je pense que c’est quelque chose que je ne crois plus. J’ai appris à accueillir les projets, les textes, les auteurs. À accepter d’être surpris. D’être emmené là où je n’avais pas prévu d’aller. Je pense d’ailleurs que la gratitude que je peux ressentir envers les autrices et les auteurs tient à ceci : ils ne m’ont pas apporté ce que j’attendais, ils m’ont apporté plus et mieux.
Et puis, comme me l’a dit un jour un auteur : t’as qu’à les écrire toi-même, tes trucs ! Ce qui est une manière de rappeler que le désir d’éditeur est parfois un désir d’auteur déplacé ; ou un désir de lecteur qui refuse d’être seulement lecteur. Peut-être qu’on devient éditeur pour faire exister une bibliothèque imaginaire – et que, chemin faisant, la bibliothèque se peuple autrement, par la force des rencontres, par la résistance des textes, par l’irruption de ce qu’on n’avait pas prévu.
3. Apprendre un métier
Quand les Forges ont commencé, je n’avais pas été formé aux métiers de l’édition. J’avais écrit des textes, des articles, produit préfaces et sélections de textes mais, contrairement à ce que je pensais alors, ces expériences ne m’avaient pas appris le minimum nécessaire pour savoir éditer des livres. Ou pour diriger une petite entreprise.
J’ai essayé, et essaye toujours, de corriger ces lacunes. De diverses manières. Apprendre en faisant. Travailler avec des personnes plus aguerries que moi. Suivre les cours du soir d’une école de commerce. Rejoindre un incubateur. Travailler en coédition. Rejoindre des associations professionnelles. Aller sur le terrain. Lire des livres sur le métier ou son histoire.
Parmi les premiers livres que j’ai lus, il y avait un traité pratique. Certains des conseils qu’il donnait étaient un peu datés : on y parlait de microfilms et disquettes. Mais le plus étrange était que le bloc intérieur de ce manuel avait été monté à l’envers de la couverture. J’étais retourné en librairie pour vérifier, mais seul mon exemplaire était fautif.
Ce fut un signe de la Fortune. Mais son sens n’est toujours pas clair. Faut-il en déduire que tout bon livre doit être unique et un peu de traviole ? Ou qu’il faut toujours rappeler à l’imprimeur de monter le bloc intérieur dans le bon sens ? Ou qu’il faut être irréprochable si on donne des conseils ? Ou au contraire qu’ils ne faut jamais renoncer à bricoler ?
Je repense souvent à cet objet absurde : un manuel destiné à m’aider, et qui commence par me montrer, physiquement, qu’on peut se tromper dans l’assemblage même de ce qui est censé être une norme. L’édition est un métier d’assemblage : texte, correction, fabrication, diffusion, librairie, presse, lecteurs. Tout peut être “monté à l’envers”. Et pourtant ça tient. Ça circule, parfois. Ça échoue, souvent. On apprend que l’erreur n’est pas une exception, mais une condition. On apprend aussi qu’il y a des erreurs qui ne pardonnent pas : celles qui empêchent les livres d’aller vers leurs lecteurs.
4. Du coin d’appartement à l’incubateur
En 2010, les Forges existaient déjà, mais je les gérais depuis un coin de mon appartement, où commençaient à s’empiler les invendus : nous n’avions ni diffuseur, ni distributeur. Je nous avais inscrits dans des annuaires professionnels et, me trouvant dans un annuaire, une personne de la région Île-de-France m’a un jour appelé, me demandant si je désirais être candidat à une incubation dans un établissement qui allait ouvrir et aurait pour mission d’accompagner le secteur de l’édition dans sa transition numérique : le Labo de l’édition.
À l’époque, j’essayais de finir la rédaction d’une thèse de philosophie sur les processus créatifs. Je fis alors ce que toute personne terrifiée par la rédaction de sa thèse fait : j’ai fait de la procrastination structurée. Je me suis jeté à corps perdu dans cette candidature. Me donnant ainsi à moi-même l’impression de travailler. Alors que j’aurais dû consacrer mes forces à ma thèse.
En passant : trois mois plus tard, je parvins à trouver la force pour finir ma thèse – en effet, pour que mon projet « nouvelles technologies » soit financé, il fallait que je sois titulaire d’un doctorat. Changer le sens de cet exercice scolaire me permit de l’achever : de somme de toutes mes ambitions intellectuelles, ma thèse était devenue une formalité administrative.
Le projet, du nom de DraftQuest, fut accepté, légèrement financé, et permit aux Forges de quitter mon appartement pour un poste de travail dans un incubateur de startups.
De 2011 à 2015, les Forges furent donc dans l’écosystème startup de Paris. J’étais avide d’apprendre donc je participais à un grand nombre d’activités de cet incubateur, je pris part à un club d’entrepreneurs, et suivis les cours du soir d’une école de commerce.
Qu’ai-je appris ? L’usage du business model canvas. L’art du pivot. Qu’une petite entreprise n’est pas le modèle réduit d’une grande entreprise. Qu’il faut savoir ce qu’est l’effectuation. Que la levée de fonds n’est pas un gage de succès. En fait, c’est tout un outillage mental. Que j’oublie parfois, après dix ans loin de ce monde.
J’ai rencontré plein de personnes passionnantes. Nombre de startups sont un peu fumeuses, mais en fait, toute entreprise est une fiction. Elle ne tient au début que grâce à une idée enfermée dans un esprit. Si bien que j’ai rencontré, parmi ces entrepreneurs, des mythomanes, des menteurs, des rêveurs, mais aussi des visionnaires.
Je pense que j’appartenais à la catégorie des rêveurs : mon projet était honnête, mais je n’ai jamais eu les moyens de nos développements techniques. Si bien que ce qu’il reste de cette aventure, c’est ce que j’ai appris, et un livre sur comment écrire son premier roman. En fait, c’est un modèle de pivot : se centrer sur ce que l’on sait faire, des livres.
Peut-être que ces connaissances, à l’heure de l’IA, me seront utiles.
5. Se recentrer
L’examen de l’histoire des Forges fait apparaître plusieurs pivots. Un pivot, c’est un changement d’un élément important d’un modèle afin de permettre sa continuité. Je me suis demandé si parler de pivot revenait à parler du bateau de Thésée, qui reste le même malgré les rafistolages qui ont changé toutes ses parties. Mais un pivot, c’est plutôt un bateau qui devient une voiture, afin d’atteindre une destination inchangée.
D’un point de vue éditorial, les Forges n’ont jamais vraiment pivoté, même si des inflexions ont pu se faire. Il y a moins d’essais, mais il y en a toujours. Il y a toujours de la littérature étrangère, de la littérature francophone, de l’imaginaire. La ligne reste la même. Je suis pris d’un doute. Je me demande si je ne suis pas victime d’une illusion rétrospective. Ce que proposent les Forges a bien changé. Il faut garder à l’esprit que je ne suis pas issu de l’édition. Si bien que les Forges ont été lancées selon un mode atypique qui reflétait mon manque de connaissance du métier.
Habituellement, les personnes qui fondent des maisons d’édition ont une première expérience de l’édition, comprennent certains mécanismes. Et fondent souvent des maisons qui ont une proposition claire et lisible. Même quand elles éditent de la littérature générale, elles s’engagent à creuser un sillon spécifique. Bien sûr, cette approche comporte divers risques. Tout d’abord, la niche visée peut être trop petite. Ensuite, cette niche peut n’être que temporaire. Enfin, une fois remplie la niche, il peut être difficile pour la maison de se diversifier, d’évoluer.
Cette approche classique est finaliste.
Le lancement des Forges a été davantage « anarchique ». Partir à l’aventure dans toutes les directions. Roman, essais, livres d’art, BD. Ce qui fut excessivement exaltant. Et très consommateur de ressources. Mais permit de comprendre ce que nous aimions faire, ce que nous savions faire, et les domaines où nous pensions avoir quelque chose à apporter.
Un resserrement a eu lieu entre 2013 et 2015, une sorte d’application de la loi de Pareto. Rétrospectivement, quand je repense à ce tournant, cela m’évoque l’auteur sur lequel j’ai travaillé pendant mon DEA, Kuhn, qui avait étudié la différence entre le travail des personnes issues d’un champ et celles qui y entraient. En passant : on oublie que Kuhn n’a jamais prôné le triomphe des ignorants, mais suggéré que les personnes déjà dotées de compétences, mais issues d’un autre champ étaient susceptibles de prospérer dans un champ.
6. Sous les manuscrits, le manque de temps
À la lecture du premier journal des Forges, je me rends compte que notre manière de traiter les manuscrits a bien changé. La simple création d’une maison d’édition, même par des personnes qui ne sont pas initialement des travailleurs de l’édition, et donc sans renom particulier, provoque l’arrivée de manuscrits. En année 1, les Forges ont reçu soixante-dix manuscrits, alors que nous n’avions sorti que deux romans, très peu visibles, en l’absence de diffusion réelle en librairie. En année 15, nous avons reçu six mille manuscrits.
Je pense que lors des premières années, non seulement tous les manuscrits recevaient une réponse très rapide, mais une grande partie provoquaient entre les auteurs et moi de longues discussions. Désormais, j’ai un retard terrible dans les réponses, et les réponses sont souvent un mail pas très personnalisé. Un mail qui ferme la discussion, dit non. Poliment mais fermement. Souvent, les auteurs me relancent derrière, pour avoir une analyse plus poussée, ou, à défaut, une liste d’éditeurs potentiels.
Généralement, je ne réponds pas, ou, à la rigueur, je dis : pour avoir une liste d’éditeurs, il faut aller en librairie, regarder les tables, feuilleter les livres, lire des livres. Quant à l’analyse plus poussée, je pense qu’il y a deux raisons qui expliquent que je n’en fais pas. Tout d’abord, pousser un texte dans une direction, si on a prévu de ne pas le prendre, c’est prendre le risque de donner de faux espoirs à l’auteur, et c’est prendre le risque de le faire ramer dans la mauvaise direction : peut-être qu’un autre auteur aimera le texte tel qu’il est. Ensuite, je n’en ai pas le temps.
Mon temps doit être consacré à ceux et celles que je publie. Je profite d’ailleurs de l’été pour voir comment augmenter mon temps de travail sur les textes : cette année, j’ai été submergé par les questions techniques, financières, etc.
Quant à la question sur ce qui provoque la publication d’un texte aux Forges, je n’ai pas de meilleure réponse qu’il y a quinze ans. Si le texte m’emballe suffisamment pour que je le lise jusqu’au bout, le relise, y repense.
Cette phrase, je la retrouve presque intacte à travers les années. Elle résiste. Et c’est peut-être cela, au fond, la seule définition raisonnable d’une ligne éditoriale : non pas un programme, une idéologie, une niche, mais un critère de lecture. Un critère subjectif, certes, mais qui se vérifie dans la durée : lire jusqu’au bout. Relire. Y repenser. Ce qui exige du temps. Et le temps devient le bien rare.
7. Faire moins, faire mieux
L’histoire des Forges de Vulcain montre que, même si la maison reste petite et fragile, divers progrès sont visibles. Les livres sont appréciés, et la maison a gagné divers prix.
Mais ce chemin fut long et parfois douloureux. Quelques dates marquent comme un tournant. En 2015-2016, nous sommes en diffusion (depuis 2012) mais nos résultats sont modestes. Au point que notre diffuseur rompt notre contrat. Après un moment d’angoisse, la maison trouve un autre diffuseur (je raconterai cela une autre fois). Mais pendant six mois, nous ne publions pas de livres.
Ce semestre est mis à profit, sur les conseils de deux représentantes, pour aller voir des libraires. Glaner leurs conseils, leurs avis, leurs suggestions. De ces rencontres, je tire diverses idées. La refonte de nos couvertures. Une simplification du programme, qui se recentre presque exclusivement sur la fiction. Une diminution du nombre de titres faits chaque année. Un changement de l’allocation de nos ressources : la relation libraires est renforcée.
Et une habitude est prise : aller très régulièrement en librairie, voir des librairies très différentes les unes des autres, les observer, les écouter, leur apporter des services de presse quand c’est possible. Raisonner non pas tant en termes de librairies que de libraires. Garder à l’esprit que les libraires sont des lecteurs, des lectrices, et qu’ils contribuent au livre, à sa forme.
Toute la chaîne du livre, de l’auteur au lecteur, repose sur la confiance et la sincérité. Nous sommes des lecteurs qui parlons aux lecteurs. Une grande partie des dysfonctionnements de cette chaîne sont l’effet de l’oubli de la lecture. La chaîne fonctionne au mieux quand chaque maillon connaît son métier et a des notions, aussi, des contraintes et du fonctionnement des autres maillons.
Ce passage par les librairies a compté. Il y a des apprentissages qui ne se font pas dans les manuels ni dans les formations : ils se font debout, entre deux tables, à écouter une personne dire : « ça, je peux le défendre » ou « ça, je ne sais pas où le mettre ». Et l’on comprend alors que la forme du livre n’est pas seulement un objet esthétique, ni même seulement un objet commercial : c’est un objet de relation. On raisonne trop facilement en “librairies”, comme des entités. Mais ce sont des libraires. Des lecteurs. Des lectrices. Et quand ils s’emparent d’un texte, il change de statut : il devient recommandation, lien, conversation.
8. Que faire de la rentrée littéraire ?
Une chose qui a changé : je détestais la rentrée littéraire, je ne la déteste plus. Je la détestais tellement que j’avais écrit une tribune expliquant pourquoi la rentrée littéraire est une mauvaise chose, à laquelle je ne participerais jamais. Il s’avère que les Forges participent chaque année à la rentrée littéraire. Et cette participation a permis à nombre de textes de rencontrer lecteurs et lectrices.
Et pourtant.
Et pourtant, mes réserves quant à la rentrée littéraire demeurent. Mais ce que l’expérience m’a appris, c’est à faire la part des choses, à mesurer combien les aspects négatifs de la chose sont compensés par les aspects positifs. Les aspects négatifs : une surdépense collective, certains très bons textes passent inaperçus, une prime accordée aux maisons installées, etc. L’aspect positif, c’est principalement le travail de certains libraires qui lisent méthodiquement un grand nombre de textes, permettant ainsi parfois à l’édition indépendante de se frayer un chemin.
Ce que j’ai appris : ne pas juger de l’extérieur mais essayer de comprendre. Garder l’œil sur l’objectif : donner aux textes les lectrices et lecteurs qu’ils méritent. Être pragmatique. Être comme l’eau.
Sur les dernières années, une autre évolution. J’essaye de voir comment d’autres moments de l’année, travaillés avec méthode, et en écoutant les libraires, pourraient être des moments forts. Mais la rentrée littéraire reste liée à des moments collectifs qui ne sont pas propres au monde du livre. Les éditeurs donnent des textes aux libraires et journalistes à l’approche de l’été pour qu’ils les lisent au calme. À la rentrée, des livres émergent, rencontrent ou pas leur public. Gagnent des prix. Sont offerts à Noël. Tant qu’il y aura les congés estivaux et Noël, la rentrée littéraire risque de rester. Deal with it.
Dans le fond, la leçon est la même que celle de 2015-2016 : sortir des positions de principe et regarder ce qui se passe réellement sur le terrain. L’édition, on l’imagine souvent comme un monde de discours ; et c’est vrai. Mais les livres existent aussi dans des calendriers, des contraintes. Tant qu’il y aura des étés et des Noëls, il y aura des “rentrées”. Et l’enjeu n’est pas d’avoir raison contre le système, mais de faire passer des textes à travers le système, sans se laisser déformer par lui.
9. Indépendance et coéditions
Un des pivots les plus radicaux, c’est l’entrée en 2015 dans une série de coéditions. Les Forges sont toujours restées indépendantes, mais souvent, elles ont été en coédition. Une précision : une maison indépendante est une maison qui se possède (par opposition aux maisons qui sont possédées par des groupes d’édition).
La coédition est souvent une action ponctuelle : deux maisons mettent en commun leurs ressources et partagent les ressources d’un livre en particulier. Dans le cas des Forges, ce furent des coéditions longues, des coéditions de programme, où une partie importante des livres sont coédités.
Ces deux aventures (2015-2021 et 2022-2025) ont été très fécondes et les éditeurs qui nous les ont proposées ont beaucoup contribué à faire grandir les Forges.
Ces deux formules de coopération nous ont sortis de l’isolement, nous ont permis d’apprendre auprès d’autres éditeurs, nous ont donné du temps pour essayer des choses, voir ce qui fonctionne, ce qui ne fonctionne pas. Plus concrètement, nous avons mis en commun des ressources, nous permettant d’avoir des outils que nous n’aurions pu avoir par nous-mêmes. Bien sûr, de telles coopérations ont un coût : le temps de coordination fait perdre un peu de l’agilité qui est un atout des petites structures, et les fonctions support qui sont partagées ne peuvent être, en conséquence, porteuses de l’identité, de la touche de la maison (là encore, c’est un actif fort des structures indépendantes : une identité, voire une incarnation, fortes).
Je pense qu’une chose que suggèrent ces expériences, c’est que, dans l’édition, le temps joue peut-être en faveur des maisons. Dans nombre de secteurs du commerce, il faut percer vite et, si une entreprise ne décolle pas, on arrête les frais. Dans l’édition, on est dans le temps long, on a des victoires et des revers, mais le temps permet d’apprendre, de construire, d’affiner. De persévérer dans sa nature.
10. De la stabilité
Un des pivots des Forges en 2016, sous l’impulsion bienvenue de notre premier coéditeur, a été de faire moins de livres chaque année, dans l’espoir de mieux les accompagner (avoir un peu plus de temps pour produire et diffuser).
Les premières années des Forges, notre diffuseur nous avait incités à produire beaucoup. Nous avions même eu une année à 22 titres (avec cette nuance : nous étions alors présents sur plus de rayons qu’aujourd’hui).
J’ai l’impression que les diffuseurs, en quinze ans, ont changé leur approche : ils préfèrent une maison qui publie peu mais bien, à une maison qui publie beaucoup et vend mal (il faudrait des chiffres pour étayer cette hypothèse).
Cela étant, le paradoxe est que tout le monde loue les maisons qui font de l’édition raisonnée. Mais, chaque fois que, par leur autolimitation, des maisons libèrent de l’espace, cet espace est pris par d’autres livres. Ce qui peut donner l’impression que faire moins de livres revient à choisir sciemment de se mettre en position de désavantage dans un monde concurrentiel.
Quand l’espace libéré est pris par une nouvelle maison d’édition indépendante, c’est très bien : les nouvelles maisons intègrent, dès leur naissance, le savoir acquis par les autres et contribuent au perfectionnement de l’édition.
Les Forges aussi ont commencé en prenant de la place. Et ce, avec une certaine mauvaise foi : en affirmant devoir exister pour faire exister des livres que personne ne fait. Sauf que ces textes, ces livres, ils existaient déjà. Il faut être très arrogant pour croire que le monde nous attend. Tout au plus peut-on rassembler sous une même maison des textes qui sinon auraient été dispersés.
Assez souvent toutefois, l’espace est pris soit par des maisons de groupe, qui annoncent faire moins de livres, mais en font plus, ou par des labels : des maisons de groupe qui miment l’indépendance, se font passer pour des maisons indépendantes. Sur le moment, c’est un peu irritant, et on peut avoir envie de secouer celui ou celle qui se laisse prendre par ces communiqués de presse. Et puis, la colère passe, on se rend compte que les labels ne copient que l’apparence des maisons indépendantes et pas ce qui fait leur valeur : leur fonctionnement. On se rend compte qu’au bout de deux ans, trois ans, les groupes coupent les vivres aux labels. Qui finissent par disparaître (dans un communiqué qui explique que cette nouvelle étape dans leur développement est une victoire).
On a parfois l’impression que les belles marques sont les choses les plus stables de l’édition, mais un auteur qui signe avec une maison de groupe signe avec quelqu’un qui, peut-être, changera de maison avant la sortie de son livre et ne pourra l’accompagner. À l’inverse, quand on signe avec l’édition indépendante, on signe avec une personne qui sera peut-être encore là, quarante ans plus tard. Il y a une apparence d’instabilité des indépendants. Mais en fait, c’est eux qui indiquent le vrai nord.
Mon avis est bien sûr biaisé, et souvent, l’édition indépendante sert de marchepied aux auteurs qui espèrent plus de ventes ou de reconnaissance. C’est la vie. Mais cela ne donne que plus de prix aux relations fidèles.
11. La relation auteurs-éditeur
Je suppose que, quand on lance une maison d’édition, on se dit qu’on fera mieux que ceux qui nous ont précédés, on ne fera pas les mêmes erreurs. Mais nombre de ces erreurs que l’on désire éviter sont des impressions issues de la légende de l’édition. Ainsi, entrant dans l’édition, j’avais l’impression que les relations entre éditeurs et auteurs devraient être nécessairement mauvaises. Soit l’éditeur maltraitait l’auteur. Soit l’auteur maltraitait l’éditeur.
Bien sûr, ces peurs étaient en partie infondées, bien que conformes aux récits glanés ici ou là (mais il est connu que les gens heureux n’ont pas d’histoire et donc, rien à raconter).
Mais il y a bien une cause structurelle à l’asymétrie entre auteurs et éditeurs. Quand l’auteur passe un an, deux ans, à écrire un roman, l’éditeur publie dix à quarante livres par an. Ensuite : l’éditeur fait son métier, tandis que l’auteur a un métier, qui n’est souvent pas l’écriture, mais investit justement l’écriture d’une nécessité existentielle. Les tensions entre auteurs et éditeurs viennent souvent de l’oubli, par l’un ou l’autre, qu’ils essayent d’établir une relation dans une situation anormale.
Depuis le début des Forges, j’ai souvent professé le rôle de l’amitié. C’est l’effet de diverses lectures pendant mes études : les auteurs latins, Morris, Emerson. Et le souvenir des années passées dans le théâtre étudiant.
Habituellement, l’amitié en contexte d’édition est connotée négativement : elle ne saurait être qu’une forme de copinage. Disons que le copinage, c’est au mieux la collusion des intérêts matériels. L’amitié reste l’union des intérêts moraux. Et les Forges n’ont jamais publié un ami : elles sont devenues l’amie de leurs auteurs (en gardant bien à l’esprit que chaque amitié est différente !).
Peut-être que le défi des Forges va être que le cercle reste ouvert, s’étende toujours. Il faut éviter que la maison devienne une maison générationnelle.
12. Les couvertures
Avant la fondation des Forges, je travaillais à l’université. Quand je pensais à un livre, je pensais au texte qu’il contenait. Il n’est pas étonnant que les premiers livres des Forges n’aient pas été très beaux. Assez rapidement, il m’est apparu qu’il fallait confier ces couvertures à une professionnelle.
J’avais reçu nombre de candidatures pour ce type de missions. Parmi ces candidatures, il y avait une jeune étudiante, Elena Vieillard, qui avait déjà beaucoup produit. Elle avait fait des affiches pour un parti de gauche, lors d’élections régionales. À l’époque, les affiches politiques étaient très moches. Les affiches d’Elena étaient, à l’inverse, élégantes et fortes. Je me suis dit : c’est comme sous Weimar — les mêmes personnes font les couvertures et les affiches.
Elena fut en charge de la deuxième époque graphique des Forges. La première époque, c’était moi. Pour cette deuxième époque, le fond était blanc, il y avait une illustration, les textes étaient faits à la plume, et divers accidents graphiques animaient la page. C’était un progrès par rapport à la première époque. Il y avait une unité, une certaine clarté, une identité.
Les ventes des Forges restaient modestes. Quand les ventes sont modestes, je crois qu’on s’en prend d’abord aux couvertures. J’avais été trop interventionniste : j’avais mis mon grain de sel dans chaque partie de la couverture. Il faut faire davantage confiance aux graphistes : cela permet de conserver l’unité organique de la proposition. Je m’étais dit que, lors de la prochaine étape, le graphiste ferait tout.
La troisième période graphique fut aux mains de Geoffrey Dorne, qui produisit un principe beau et très bien pensé. Mais qui ne parvint pas à séduire les libraires. C’est comme certains romans, qui sont excellents mais ne marchent pas.
Je fis alors le tour des agences, des typographes. Qui proposèrent des choses belles mais assez peu à l’écoute des besoins des libraires et des lecteurs. Je fis le tour des librairies pendant six mois et redonnai la mission à Elena, sans instruction précise. Et, dès le premier jet, elle trouva la solution. C’était la quatrième époque graphique des Forges.
13. À l’école du théâtre
De l’âge de 5 ans à 17 ans, j’ai pris des cours de dessin. Je ne sais pas trop pourquoi j’ai arrêté. J’ai lu que c’est assez fréquent : lors de l’adolescence, certains abandonnent des choses qui ont été fondamentales dans leur vie. À dix-sept ans, j’ai commencé les études supérieures, je n’étais pas certain que le dessin menât à quoi que ce soit. Je l’ai aussi abandonné comme loisir. Je ne sais d’ailleurs pas ce qui, dans les Forges, porte la trace de cette expérience. Peut-être les quelques velléités, abandonnées depuis, de publier des BD ?
L’autre expérience qui m’a formé, c’est le théâtre, que j’ai pratiqué de l’âge de cinq à vingt-sept ans. Le paradoxe est que, dans le théâtre comme le dessin, je n’ai jamais atteint un niveau exceptionnel alors que j’y ai consacré un nombre d’heures conséquent. Comme j’ai arrêté le dessin à un moment, j’ai arrêté le théâtre un jour, complètement. La marque de cette passion perdue, c’est la publication régulière par les Forges de textes qui ont un rapport avec le théâtre.
Cela dit, le théâtre a davantage influencé les Forges que le dessin.
J’y ai appris l’improvisation. Raisonner sur la situation de départ davantage que sur la situation d’arrivée. Préférer l’effectuation au finalisme.
Cela va de pair avec un certain réalisme : n’existe que ce qui est produit sur le plateau. Et aussi, dans l’improvisation, pas de retour en arrière, pas de pause, on avance.
Autre idée gardée de cette époque : ce qui est important, c’est l’œuvre. Dans la création d’une œuvre théâtrale collective, l’individu disparaît. Il renonce à ses vanités pour tirer son orgueil de ceci : la seule victoire, ce n’est pas le temps sur la scène, mais le souvenir global laissé au spectateur.
De même, dans une troupe, chacun met la main à la pâte. Jeu, écriture, décor, livret, billetterie. Indivision du travail (la division du travail est le propre des groupes d’édition : cela transforme à terme tout job en bullshit job).
Bien sûr, les auteurs d’une maison d’édition ne sont pas les membres d’une troupe. Une maison d’édition n’est pas une œuvre collective (elle l’est de manière secondaire). Chaque auteur a sa propre œuvre à construire. D’ailleurs, les Forges ne sont pas une école. Il n’y a pas d’esthétique des Forges.
Enfin, peut-être que ce qui reste le plus, c’est la réflexion que permet le théâtre sur l’art et la politique. On est face au public. Ces deux arts professent un appétit de démocratie.
14. Le défi de la com’
Les Forges ont quinze ans, ce qui est une forme de réussite, mais parfois, je vois cette maison comme les villages Potemkine de Tintin au pays des soviets : un décor en carton qui projette l’impression de sérieux, et derrière, du bruit, du désordre, de l’anarchie. Dans les startups, on dit « fake it until you make it ».
Un des multiples points où les Forges doivent s’améliorer, c’est leur communication. Cette affirmation peut surprendre car les Forges communiquent beaucoup : cela étant, leur communication fonctionne auprès des gens qui les suivent, et n’est pas encore massive : or, le commerce des biens comme des idées consiste à s’adresser à des inconnus.
Un travers dans l’édition, c’est que souvent, il manque une personne entre l’éditeur et l’attaché de presse. Une personne qui pense la communication et permet donc à l’attaché de presse de remplir au mieux sa mission. Cette réflexion sur la communication est souvent dévolue à l’éditeur, or il peut manquer de temps, de compétence ou d’appétit pour la chose.
Je pense que du côté des Forges, il y a eu, dans nos relations avec la presse, comme un mauvais départ, lié à mon histoire personnelle, une sorte de passion de jeunesse pour la critique des médias. Peut-être qu’inconsciemment cette disposition a informé mon rapport aux médias, l’a rendu méfiant.
Mais j’ai récemment opéré comme une conversion interne, analogue à celle que j’ai pu vivre en 2015, quand je me suis davantage intéressé à la librairie. Je pense que j’ai appris que l’on ne convainc jamais les gens en les insultant mais qu’il faut plutôt repérer les personnes intéressées par votre travail, qui ressentent une affinité culturelle pour lui. Il faut aussi se concentrer sur les personnes qui croient encore à l’idéal de leur métier. Ainsi, sur les dernières années, j’ai rencontré des journalistes qui ont suscité mon admiration. Des journalistes qui lisent, vérifient leurs sources, enquêtent, interrogent, critiquent aussi. Cette nouvelle règle me rappelle en retour que les Forges doivent elles aussi viser davantage à l’idéal.
15. Nos prochaines années
Les Forges ont quinze ans, l’occasion d’écrire quinze petites chapitres sur l’histoire de cette maison. Une manière de se pencher sur le passé pour envisager les cinq prochaines années.
Un point que je n’ai pas abordé, c’est la politique. Quand je relis le journal des Forges consacré à l’année 2007, je me rends compte qu’à l’époque, j’ai lu plusieurs des livres de Saul Alinsky. Ils m’ont aidé, à la fois, à nommer quelques intuitions personnelles et, ainsi, à les renforcer.
Alinsky critique une partie des progressistes américains, en expliquant qu’ils ont des idées consensuelles qu’ils présentent comme radicales. À l’inverse, selon Alinsky, il faut avoir des idées radicales, mais créer un consensus autour d’elles, par un double travail sur la communauté et sur la conversation collective. Éviter les mots clivants, qui servent à se reconnaître mais ont aussi pour effet d’empêcher le consentement majoritaire qui permet le changement durable.
En passant : je me demande si cette position alinskyste initiale n’explique pas la médiatisation modeste des Forges. En effet, quand on annonce la couleur, on prend aisément sa place dans le spectacle collectif.
Récemment, le documentariste Adam Curtis expliquait qu’il aimait que ses documentaires ne soient pas faciles à situer. Qu’on ne sache pas toujours d’où il vient. De quel parti il est issu. Cela force à se pencher sur les œuvres.
Les Forges n’ont pas plus de politique qu’elles n’ont d’esthétique : je ne connais pas les opinions de la plupart des auteurs, il n’y a pas de test politique pour rejoindre la maison. Et j’aime cette idée qu’on puisse nous lire en ayant des opinions distinctes, voire opposées aux nôtres : la fiction jette un voile d’ignorance sur des idées. Mais elles sont bien là. Peut-être que ce passage par la fiction permet à ces idées d’aller plus loin, d’aller ailleurs.
Une maison d’édition indépendante a comme premier défi de survivre, de parvenir à vendre ses livres, payer ses factures, tenir, offrir à ses textes les lecteurs qu’ils méritent. Mais c’est aussi une entreprise inscrite dans le monde et qui doit, à sa très petite échelle, réagir (sans s’illusionner sur son effet).
Les défis à venir sont : l’effondrement climatique, le recul des acquis sociaux, l’IA, le recul de la lecture, la remise en cause de la démocratie.
On se donne rendez-vous dans cinq ans.
David Meulemans, janvier 2026