Sur les Magical Girls, par Pierre-William Fregonese
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Les Magical Girls Creamy, Sailor Moon et Gigi.
La magical girl (魔法少女, mahō shōjo) est un sous-genre de la fantasy japonaise qui met en scène des jeunes filles dotées de pouvoirs magiques. Même si le genre s'appuie sur une tradition littéraire qui prend sa source en Chine, il ne prend sa forme et ne trouve son nom qu'au début des années 1970, au Japon, avec le succès de Sally la petite sorcière.
L'autrice coréenne Park Seolyeon, comme beaucoup de personnes de sa génération, a été une spectatrice de Sailor Moon dans les années 90 - autre célèbre récit de magical girl. Elle reprend ce canevas pour dire quelque chose de son époque, de son temps, de sa société. Il nous est apparu intéressant de vous proposer un article inédit d'un spécialiste de la culture populaire japonaise, Pierre-William Fregonese, sur ce genre.
Alors que la première salle ouvre ses portes, le son pulse, l’obscurité se répand. Partout des flashs surgissent au rythme de Moonlight Densetsu, et des colonnes de lumière laissent voir des sceptres de couleur. Un prélude de feu à une déambulation onirique. Le Pretty Guardian Sailor Moon Museum de Roppongi, c’était une célébration attendue.
Leurs visages ? Ils sont mignons. Leurs allures ? Elles sont mignonnes. Leurs rubans noués ? Eux-aussi sont mignons. Oui, ces filles sont mignonnes. Les Japonaises, pour la plupart, aspirent à devenir autant kawaii que Sailor Moon et son entourage. Un rêve qui s’est extirpé de son territoire. Partout dans le monde, des gens les ont admirées et les admirent encore aujourd'hui. C’est un phénomène transgénérationel et transnational qui dépasse le cadre d’une simple œuvre, puisqu’il a eu autant d’effets positifs que négatifs, de la célébration de la puissance des femmes à leur enfermement dans le statut de femme-enfant et à la promotion d’une anorexie rampante dans l’Archipel. Ces guerrières combattent, bien sûr, mais les scènes d’affrontement n’ont pas l’énergie, ni la force d’un Magic Knight Rayearth de CLAMP. Pourtant Sailor Moon fascine plus que les autres mangas du même genre, et cela tient en trois termes qui s’imbriquent comme une danse : la légereté (karusa), l’apesanteur (mujūryoku), et la verticale (suichoku).
Si elles sont des guerrières affrontant de redoutables ennemis, leurs traits demeurent souples et fins, parfois même discontinus. Leurs yeux surtout, qui sont dessinés de manière à souligner chaque ligne tracée par Naoko Takeuchi, la mangaka. Ces yeux expressifs et dévorants reflètent la fragilité des personnages qui semblent presque sur le point de disparaître, de s’évanouir sous la plume fugitive. Des uniformes aux tenues de combat, les apparâts paraissent en apesanteur ou bien sous l'eau. Les vêtements, en particulier les jupes, flottent au vent, comme soutenus par des bulles aquatiques où les ourlets s’agitent loin de toute gravité. Leurs bottes hautes, leurs escarpins et autres accessoires, telles les barettes, contribuent aussi à briser la densité. Quant à leurs coiffures, elles encadrent avec magnificience leurs visages et leurs corps, des ondulations aériennes qui ajoutent à l’imparable éclat de l’ensemble. Leurs contours des héroïnes sont vifs, insaisissables, éphémères.
L’insigne de flottaison
La réalité devient floue, quelque peu brumeuse. Ces filles évanescentes enviennent à poursuivre leur matérialité. Les dialogues renforcent cet aspect, en particulier lorsque Chibiusa exprime sa fascination pour le physique d’Usagi, qui elle aussi aspire à des jambes fines et des cheveux longs. Par ces atours de songe, les silhouettes des Guerrières Sailor, à commencer par Sailor Moon, apparaissent libérées de la pesanteur, de la lourdeur et de la massivité ; et leur légereté prive même le lectorat de son sens de l'équilibre. Dans les cases, les figures et les bustes surgissent souvent de biais par un mouvement qui va de haut en bas, comme une oblique qui casserait l’horizon. Les combattantes sont même parfois représentées à l'envers, entre autres lors des chutes. Bien sûr, cette technique de dessin vise à exprimer la sensation de vitesse et d'insécurité des personnages, toutefois ces représentations ne sont pas seulement un moyen de créer un effet de réel à la Barthes.
Tout comme les planètes en rotation embrassent leur orbite dans un univers en trois dimensions, leurs incarnations féminines sont figurées comme en apesanteur, vagabondant dans et entre les pages d’une œuvre en deux dimensions. Les pieds chaussés semblent sur le point de décoller de la terre ferme pour rejoindre leurs étoiles protectrices. Seul notre propre regard les retient à nos côtés. C'est pourquoi, lorsqu’elles sont attaquées, la douleur même est indolore, un oxymore autant qu’une intuition profonde. Que les attaques les projettent avec violence contre les murs ou au sol, elles demeurent en apesanteur, leur légereté rendant insignifiante les souffrances physiques et psychologiques. La peine passe, elle s’évapore.
Le Soleil l’escorta
De là s’explique le tempérament émotif d’Usagi, une protagoniste qui verse des torrents de larmes à maintes reprises. A vrai dire, on ne les compte plus tant le flot s’arrête, puis reprend à la moindre occasion. Elle pleure sans attendre, même pour des choses futiles, Sailor Moon pleure, et c’est comme ça. Par le poids des larmes, elle exprime, elle catalyse la souffrance corporelle et la tristesse dont s’émeut son cœur. Nous pouvons enfin sentir et ressentir la douleur des Guerrières Sailor. De la sorte, les larmes agissent en véhicule des afflications, elles convoient les blessures à notre rencontre. L’autre manière de retrouver la stabilité passe par la verticalité d’un moment très spécifique : lorsque des adolescentes ordinaires prononcent la formule magique qui permet leur transformation.
A cet instant, il n’y a plus qu’une verticale. Les jeunes filles se tiennent debout, elles se dressent avec ferveur, lèvent les mains au ciel, les visages tournés en direction de la Voie lactée et des mystères du cosmos. La verticale se fait splendide, parfaite. Alors elles crient toutes une phrase se terminant par « Make Up ! ». C'est au moment où elles acquièrent une force inébranlable que leur gravité est retrouvée l’espace de quelques secondes, nous procurant enfin une stabilité. En utilisant la légèreté totale des formes, Naoko Takeuchi partage les inquiétudes et les hésitations des adolescences japonaises, en particulier celle de la décennie perdue qui naviguait à vue au milieu d’une époque de doutes. Cependant, la récurrente métamorphose casse la fatalité en leur octroyant une assise pour mieux se projeter dans l’existence. L’insoutenable légereté de l’être devient enfin soutenable.
La décennie perdue, ce sont les années 1990 après l'explosion de la bulle économique au Japon. De là surgissent toutes les oeuvres pessimistes sur l'avenir du pays, comme Evangelion, les prophéties de Nostradamus ou encore l'essor des cultes avec la secte Aum dont les attentats restent encore dans les mémoires japonaises. D'ailleurs, il est intéressant de voir que nous employons "décennie perdue" quand les anglais parlent eux de "lost decades", faisant durer le phénomène jusqu'aux années 2010.
Docteur en science politique, Pierre-William Fregonese enseigne les relations culturelles à l’Université de Kobe. Chercheur associé à l'Institut français de recherche sur le Japon, il est l'auteur de deux essais aux Presses Universitaires de France, L’invention du rose (2023) et Japonaises (2026).