Table ronde : 'Voyages vers la Tour de Garde'
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Affiche SiRennes 2026
À l’occasion du festival Sirennes, porté par l’Université Rennes 2 et consacré aux littératures de l’imaginaire, Xavier Dollo animait une rencontre autour de Voyages vers la Tour de Garde. Perspectives sur un cycle de fantasy francophone(Aux Forges de Vulcain), ouvrage collectif dirigé par Simon Bréan, Estelle Blanquet et Natacha Vas-Deyres. Réunissant chercheurs, auteurs et éditeurs, ce livre propose une exploration critique du cycle de fantasy La Tour de Garde, écrit par Claire Duvivier et Guillaume Chamanadjian.
Autour de la table : David Meulemans, éditeur aux Forges de Vulcain, les deux auteurs du cycle, ainsi que Marie Kergoat, chercheuse en lettres contemporaines. Ensemble, ils reviennent sur la genèse de cet univers romanesque, les enjeux de la fantasy contemporaine, les rapports entre imaginaire et réel, les pratiques de création collective, ainsi que sur les liens qui unissent aujourd’hui lecteurs, lectrices et œuvres de fantasy.
Xavier Dollo : Bonjour à toutes et tous. Merci à celles et ceux qui ont bravé la pluie et qui sont maintenant récompensés par quelques éclaircies.
Nous sommes réunis ce matin au festival Sirennes pour parler avec plusieurs invités : David Meulemans, éditeur aux Forges de Vulcain ; Claire Duvivier et Guillaume Chamanadjian, auteurs du cycle La Tour de Garde ; ainsi que Marie Kergoat, doctorante à l’Université d’Artois.
La Tour de Garde est évidemment le sujet principal de cette rencontre. Ce cycle de fantasy est devenu, pour beaucoup de lectrices et lecteurs, une œuvre majeure de la fantasy française contemporaine. Mais autour de ce cycle s’est aussi construit un projet un peu particulier : un ouvrage collectif universitaire, issu d’un appel à contributions lancé dans le cadre du festival Sirennes et de l’Université Rennes 2.
L’idée était de créer un pont entre l’université et ce qu’on appelle parfois « la vie civile », c’est-à-dire les lecteurs, lectrices, passionnés de littérature, sans cloisonnement. Et justement, travailler sur une littérature encore considérée comme populaire nous semblait être une excellente manière d’essayer de faire tomber quelques barrières.
Ce projet a donc donné naissance au volume Voyages vers la Tour de Garde, publié aux Forges de Vulcain. Il a été dirigé notamment par Marie Kergoat, Johan Oszwald et moi-même.
Marie, ce qui m’intéresserait d’abord, c’est que tu nous parles de ta position de jeune doctorante travaillant sur la fantasy. Parce qu’il y a encore peu de temps, ce type de sujet restait marginal à l’université.
Marie Kergoat : Merci Xavier. Effectivement, la fantasy comme objet d’étude universitaire est quelque chose d’assez récent en France. Cela fait une grosse vingtaine d’années que des travaux existent vraiment, avec un retard assez net par rapport au monde anglophone — notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni — où des études sur la fantasy et la science-fiction existent depuis les années 1970-1980.
En France, les littératures de genre ont longtemps été hiérarchisées. La science-fiction a obtenu une forme de légitimité plus rapidement, tandis que la fantasy restait associée à une culture dite « populaire », voire considérée comme mineure.
Le vrai tournant, selon moi, c’est l’arrivée de Game of Thrones. La série a fait découvrir au grand public une fantasy qui n’avait plus grand-chose à voir avec les clichés habituels. À partir de là, il est devenu plus facile de considérer que ces œuvres pouvaient constituer de véritables objets d’étude.
Mais ce qui est particulier avec Voyages vers la Tour de Garde, c’est que nous sommes sur une monographie consacrée à une œuvre totalement contemporaine. On n’a pas attendu cinquante ans pour estimer qu’elle méritait une étude critique approfondie. Et ça, c’est très nouveau.
C’était aussi un pari éditorial de la part des Forges de Vulcain : accepter qu’un collectif universitaire travaille sérieusement sur une œuvre récente, vivante, encore en train de circuler dans le paysage littéraire.
David Meulemans : Je vais nuancer un peu une chose importante : notre intervention éditoriale a été extrêmement limitée. L’idée, c’était vraiment de laisser les universitaires travailler librement. Nous, ce qui nous intéressait, c’était que ce livre d’études paraisse logiquement chez nous, puisque Claire et Guillaume nous avaient confié La Tour de Garde. Mais il était essentiel que les chercheurs et chercheuses aient une autonomie complète.
Les Forges de Vulcain ont d’ailleurs été fondées il y a une quinzaine d’années par de jeunes universitaires. Certains le sont toujours, d’autres — comme moi — ont glissé vers l’édition. Et j’ai vraiment vu évoluer le rapport de l’université aux corpus contemporains. Aux États-Unis, où j’ai enseigné, il existait déjà cette idée qu’une thèse devait explorer un terrain nouveau. En France, pendant longtemps, on valorisait davantage le fait de retravailler des corpus déjà consacrés.
Aujourd’hui, ça change énormément. On voit de plus en plus de travaux sur des objets contemporains, même si cela reste parfois risqué pour de jeunes chercheurs et chercheuses.
Et pour répondre à la question qu’on me pose souvent : oui, pour un ouvrage universitaire, celui-ci se vend très bien. Mais il faut dire aussi que La Tour de Garde est un vrai succès commercial.
Claire Duvivier : Moi, je ne suis pas universitaire du tout. J’ai fait des études de lettres, bien sûr, mais le monde universitaire m’était complètement étranger. Donc voir des chercheurs se pencher sur notre œuvre a été extrêmement surprenant. Très émouvant aussi.
On avait presque l’impression d’être morts. Parce que, dans l’imaginaire collectif, les universitaires travaillent surtout sur des auteurs consacrés par le temps. Et tout à coup, il y avait un ouvrage critique consacré à notre cycle alors qu’il venait à peine de s’achever. C’était vertigineux.
D’autant plus qu’on n’a jamais écrit La Tour de Garde dans une logique de reconnaissance ou de légitimité. On a écrit ça parce qu’on s’amusait. C’était un jeu entre nous. Puis il y a eu l’enthousiasme de David. Ensuite celui des libraires. Puis celui des lecteurs et lectrices. Et maintenant l’université.
On a vraiment l’impression que le projet nous échappe progressivement — dans le meilleur sens du terme. Il devient collectif.
Guillaume Chamanadjian : Quand j’étais étudiant en édition, en 2005, j’avais travaillé sur les collections de science-fiction pour mon mémoire de master. À l’époque, il y avait très peu de ressources universitaires disponibles en français sur ces sujets-là.
Donc quand Claire et moi avons commencé La Tour de Garde, on ne s’est jamais dit qu’on écrivait quelque chose qui allait devenir un objet universitaire. Absolument pas. On écrivait ça pour s’amuser.
La première surprise, ça a été que David nous dise : « C’est formidable, on va publier ça. » La deuxième, ça a été l’enthousiasme des libraires. Puis celui des lecteurs. Et enfin, effectivement, cette réception universitaire.
C’était très impressionnant de voir des chercheurs appliquer à nos textes des outils d’analyse extrêmement poussés. Et parfois découvrir des choses qu’on n’avait même pas pleinement conscientes nous-mêmes.
David Meulemans : Moi, ce qui m’a frappé dans ce volume, c’est qu’on n’était pas dans une posture d’« encanaillement » universitaire. Ça fait longtemps qu’il existe des universitaires qui vont écrire ponctuellement sur des objets de culture populaire, mais parfois avec une forme de désinvolture méthodologique : comme si, parce qu’on parle d’un sujet populaire, on pouvait laisser à la porte une partie des exigences scientifiques. Là, ce n’était pas du tout ça.
Ce sont de vrais travaux de recherche. Des textes rigoureux, sérieux, stimulants. Et c’est ça qui m’a enthousiasmé : cette idée que ce qui fait la valeur d’un travail universitaire, ce n’est pas la noblesse supposée de son objet, mais la qualité de sa méthode. On peut faire un travail remarquable sur la fantasy. Et un travail médiocre sur Kant.
Et ce volume montre justement que les études universitaires peuvent aujourd’hui porter sur des objets contemporains, populaires, tout en conservant une grande exigence intellectuelle.
Marie Kergoat : Il existe même un terme pour désigner cette posture dont tu parles : les pet subjects. Les « petits sujets animaux de compagnie » qu’on étudie à côté, presque comme un loisir.
À l’inverse, il y a aujourd’hui toute une dynamique universitaire portée notamment par les fan studies et les aca-fans — c’est-à-dire des chercheurs qui assument être aussi des fans de leurs objets d’étude. Cette posture vient beaucoup des États-Unis, avec des chercheurs comme Henry Jenkins.
Et dans le cas de Voyages vers la Tour de Garde, on est vraiment dans cette logique-là : appliquer des méthodes rigoureuses à des œuvres de culture populaire sans les considérer comme des sous-objets.
David Meulemans : Comment s’est constitué le collectif de contributeurs ? Parce que ce qui est fascinant dans le livre, c’est la diversité des disciplines mobilisées : littérature, histoire, géographie, théorie du jeu, médecine…
Marie Kergoat : Très simplement, en réalité : avec un appel à contributions universitaire classique. Nous avons diffusé un appel à communication sur les réseaux universitaires, les listes de diffusion, les réseaux personnels, le site du festival Sirennes, etc.
On y présentait plusieurs axes de réflexion possibles autour de La Tour de Garde, tout en laissant aussi la possibilité à des chercheurs et chercheuses de proposer d’autres approches. Puis nous avons reçu les propositions… et découvert avec enthousiasme leur diversité.
David Meulemans : Ça me fait penser à une anecdote. Quand j’étais au lycée, un élève avait fait une explication de texte d’un auteur contemporain. Le professeur lui avait dit : « Non, ce texte ne veut sûrement pas dire ça. » Et deux semaines plus tard, l’élève était revenu avec une lettre de l’écrivain — qui était son oncle — expliquant : « Si, c’est exactement ce que je voulais dire. »
Du coup, je suis curieux : quand on est auteur contemporain, comment reçoit-on ce type de commentaires universitaires sur sa propre œuvre ? Est-ce qu’on apprend des choses sur ce qu’on a écrit ?
Claire Duvivier : On nous pose souvent cette question : « Est-ce que vous êtes d’accord avec ce qu’on dit de vos textes ? » Mais personnellement, je considère qu’une fois publié, un texte ne m’appartient plus complètement.
La question de l’intention de l’auteur est intéressante, bien sûr. Mais il y a aussi tout ce qui relève de l’inconscient, de ce que le texte produit chez les lecteurs. Et surtout, nous avions affaire ici à des analyses d’une immense qualité. Donc je n’ai jamais eu envie de dire : « Non, vous avez tort. » Au contraire. J’ai surtout ressenti beaucoup de gratitude devant l’intelligence et la finesse des lectures proposées.
Guillaume Chamanadjian : Je ne me suis même pas demandé si les gens « avaient raison » ou non. Umberto Eco disait que ce n’est pas à l’auteur de commenter son propre texte. Une fois publié, il appartient aux lecteurs.
Et effectivement, parfois certains articles allaient très loin dans l’analyse. Par moments, je me disais : « Ah oui, quand même ! » Mais il y a aussi eu des moments très étonnants où des chercheurs ont mis le doigt sur des choses que j’avais volontairement dissimulées dans le texte.
Dans Capitale du Sud, par exemple, j’avais caché certains éléments d’intrigue qui ne deviennent vraiment visibles qu’avec les nouvelles des intégrales. Et certaines personnes les ont détectés très tôt. Là, on voit qu’on a affaire à des lecteurs extrêmement attentifs.
Marie Kergoat : Ce n’est pas seulement que les universitaires sont de « bons lecteurs ». C’est surtout qu’on essaie d’appliquer des méthodes d’analyse permettant de questionner nos propres biais. On se demande constamment : « Est-ce que ce que je vois dans le texte est réellement soutenable ? Est-ce qu’on peut l’appuyer sur des éléments précis ? »
Et puis il y a aussi toute la question de la réception. Une œuvre, une fois publiée, entre en résonance avec son époque, avec ses lecteurs, avec des contextes historiques et sociaux différents. C’est pour cela qu’on peut relire des œuvres des siècles plus tard avec de nouveaux outils théoriques. Le texte ne cesse jamais complètement de produire du sens.
David Meulemans : Mais justement, il y a quand même un moment où il faut décider de le faire. Faire un appel à contributions, coordonner un ouvrage universitaire, écrire des articles… tout cela demande énormément de travail. Souvent bénévole. Donc il y a un moment où vous vous êtes dit : « Oui, ce projet mérite d’exister. » Pourquoi La Tour de Garde ? Pourquoi pas un autre corpus ?
Xavier Dollo : Je pense que tout est parti des discussions qu’on avait avec Johan Oszwald lors des premières éditions du festival Sirennes. Nous étions tous les deux passionnés par La Tour de Garde. Et comme le festival se déroule à l’université, il y avait quelque chose d’assez naturel à vouloir faire entrer cette œuvre dans un espace universitaire.
Moi, je viens plutôt du monde de l’édition, de la librairie, de l’écriture. Je me vois un peu comme un cheval de Troie entre ces différents mondes. Et ce qui m’intéressait profondément, c’était justement de permettre à ces littératures de l’imaginaire — souvent marginalisées — d’accéder à de nouveaux espaces de reconnaissance. Donc le projet s’est presque imposé de lui-même. Il existait déjà dans les discussions avant même d’être formalisé.
Et puis il y avait aussi un contexte plus général. La fantasy française est en train de changer profondément. Pendant longtemps, on a beaucoup reproduit des modèles anglo-saxons. Ce qui est normal : Tolkien, Robin Hobb, George R. R. Martin ont structuré l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs et lectrices.
Mais aujourd’hui, on voit apparaître autre chose : une fantasy française qui assume davantage ses propres références culturelles, historiques, politiques. Et La Tour de Garde participe clairement de ce mouvement-là.
David Meulemans : Oui, et c’est quelque chose qui m’intéresse énormément comme éditeur. Pendant longtemps, la fantasy française a souffert d’un complexe d’infériorité. Il y avait cette idée qu’une « vraie » fantasy devait forcément venir du monde anglophone. Or aujourd’hui, on voit apparaître des auteurs et autrices qui écrivent depuis leur propre imaginaire culturel, avec des influences qui ne sont pas uniquement anglo-saxonnes. Et surtout, on voit des œuvres qui ne cherchent pas à imiter Tolkien. Ça paraît trivial de le dire, mais c’est en réalité un basculement très important.
Claire Duvivier : Je pense aussi qu’il y a eu un changement générationnel. Quand nous étions adolescents, nous lisions énormément de fantasy traduite. Mais nous avons aussi grandi avec d’autres références : les mangas, les jeux vidéo, les séries, les jeux de rôle… Tout cela nourrit aujourd’hui les écritures contemporaines.
Et puis il y a aussi le fait qu’on ose davantage écrire des récits plus intimes. Pendant longtemps, la fantasy était associée à des récits très épiques, très masculins, très guerriers. Aujourd’hui, on peut écrire de la fantasy sur des sujets beaucoup plus variés : la ville, les affects, les relations sociales, la précarité, le travail…
Guillaume Chamanadjian : Et la cuisine.
Claire Duvivier : Oui, aussi.
Guillaume Chamanadjian : Non mais c’est vrai ! Je dis ça en plaisantant, mais pas totalement. Dans Capitale du Sud, il y a énormément de nourriture, de repas, de descriptions culinaires. Et au départ, je ne pensais pas que ça marquerait autant les lecteurs. Mais beaucoup de gens nous en parlent. Je crois que ça participe aussi d’une fantasy qui cherche moins à impressionner qu’à rendre un monde habitable.
Marie Kergoat : D’ailleurs, plusieurs contributions du collectif reviennent sur cette idée. Il y a notamment des articles sur la matérialité du quotidien dans La Tour de Garde : les marchés, les tavernes, les vêtements, les odeurs, les circulations urbaines… Tout ce qui donne au monde une densité concrète. Et c’est très intéressant parce qu’on sort d’une fantasy purement héroïque pour aller vers une fantasy du vécu.
David Meulemans : Oui, et c’est probablement une des raisons du succès du cycle. Parce qu’on n’a pas simplement affaire à une intrigue. On a affaire à un monde dans lequel les lecteurs ont envie de vivre. Même lorsqu’il est dangereux.
Guillaume Chamanadjian : Alors que nous, pendant l’écriture, on se disait surtout : « Comment éviter que les personnages meurent bêtement dans les égouts ? »
Claire Duvivier : Oui, il y a toujours un écart entre les grandes analyses universitaires et la réalité très concrète de l’écriture. Parfois on passe des heures à résoudre des problèmes absurdes : « Est-ce qu’un personnage peut physiquement traverser cette rue en trois minutes ? » « Combien de temps met une lettre pour arriver ? » « Est-ce qu’on a déjà décrit cette place au tome précédent ? » Et ensuite quelqu’un écrit un article extrêmement brillant sur les représentations du pouvoir urbain. C’est assez vertigineux.
Xavier Dollo : Justement, l’un des grands thèmes du collectif, c’est la ville. Gemina et Dehaven sont presque des personnages à part entière. Était-ce conscient dès le départ ?
Claire Duvivier : Oui, très clairement. Nous voulions écrire des villes qui ne soient pas simplement des décors. Et surtout, des villes différentes.
Guillaume Chamanadjian : Au départ, nous avions même énormément de documents de travail sur les villes : des plans, des quartiers, des systèmes économiques, des organisations politiques… Une partie énorme du travail consistait simplement à rendre ces villes cohérentes.
David Meulemans : Je me souviens d’ailleurs avoir reçu des documents totalement délirants. Des schémas, des chronologies, des cartes, des notes historiques… C’était presque de l’urbanisme.
Claire Duvivier : Oui, mais c’était indispensable. Parce qu’à partir du moment où deux auteurs écrivent dans le même univers, il faut que le monde résiste à la contradiction. Sinon tout s’effondre.
Marie Kergoat : Ça aussi, c’est quelque chose qui a beaucoup intéressé les contributeurs : cette forme d’écriture à deux. Parce que vous n’écrivez pas exactement ensemble, mais vous écrivez dans un même monde partagé.
Guillaume Chamanadjian : Oui, nous n’avons jamais écrit à quatre mains. Claire écrit ses livres. J’écris les miens. Mais nous partageons un monde commun. Donc il y a eu énormément de discussions, de négociations, de vérifications mutuelles.
Claire Duvivier : Et parfois des disputes.
Guillaume Chamanadjian : Très peu !
Claire Duvivier : Disons… des discussions intenses.
David Meulemans : Je confirme que certains mails étaient très longs.
Claire Duvivier : Parce qu’il fallait constamment arbitrer entre deux nécessités contradictoires : préserver la cohérence du monde tout en laissant à chacun une liberté créative. Et ce n’est pas si simple.
Xavier Dollo : Mais au fond, ça rejoint presque la logique du projet universitaire autour de La Tour de Garde. Il y a quelque chose de profondément collectif dans cette œuvre : dans son écriture, dans sa réception, dans les communautés de lecteurs, et maintenant dans les analyses universitaires.
David Meulemans : Oui, et c’est quelque chose qui me touche énormément. Parce qu’au fond, l’édition indépendante, quand elle fonctionne bien, c’est aussi cela : fabriquer des espaces collectifs autour des livres. Pas seulement publier des textes. Créer des conversations.
Marie Kergoat : D’ailleurs, quelque chose qui revenait souvent dans les contributions universitaires, c’était la question du rapport au réel. La fantasy est encore fréquemment perçue comme une littérature d’évasion. Or, dans La Tour de Garde, on voit très bien que les enjeux sociaux, politiques, économiques sont omniprésents. On parle de domination sociale, de circulation des richesses, de rapports de classe, de violence institutionnelle. Simplement, tout cela passe par un détour fictionnel.
David Meulemans : Oui, et je pense que la fantasy a longtemps souffert d’un malentendu. On a considéré que parce qu’il y avait des dragons ou des villes imaginaires, cela parlait moins du réel. Alors qu’en réalité, la fantasy parle souvent énormément du présent. Simplement, elle le fait autrement. Et parfois, ce détour imaginaire permet justement de mieux voir certains mécanismes.
Guillaume Chamanadjian : Je pense même que le détour est parfois nécessaire. Quand on écrit directement sur le réel contemporain, on peut être prisonnier d’un certain nombre de réflexes, de discours déjà constitués. L’imaginaire permet parfois de déplacer légèrement les choses.
Claire Duvivier : Et puis il y a aussi une dimension émotionnelle. Le fait de passer par un monde imaginaire peut permettre de parler de sujets très violents ou très douloureux sans produire immédiatement un effet de rejet.
Xavier Dollo : C’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup dans les littératures de l’imaginaire aujourd’hui : utiliser le déplacement fictionnel pour travailler des questions extrêmement contemporaines. Et ce qui est intéressant, c’est que les lecteurs et lectrices ne sont pas dupes. Ils comprennent très bien ce qui se joue derrière ces récits.
Marie Kergoat : Ce qui change aussi beaucoup aujourd’hui, c’est qu’il existe désormais une véritable communauté critique autour de ces œuvres. Il y a des chercheurs, des blogueurs, des booktubeurs, des libraires spécialisés, des festivals… Toute une écologie culturelle qui n’existait pas de cette manière il y a vingt ans.
David Meulemans : Oui, et ça change profondément le travail éditorial. Avant, un éditeur de fantasy travaillait dans un espace relativement marginal. Aujourd’hui, il existe une conversation permanente autour des textes. Et cette conversation peut être extrêmement exigeante. Les lecteurs et lectrices de fantasy sont souvent des lecteurs très attentifs, très investis, avec une énorme mémoire des œuvres.
Guillaume Chamanadjian : Oui, ils repèrent tout.
Claire Duvivier : Absolument tout.
Guillaume Chamanadjian : Le moindre détail incohérent, la moindre contradiction chronologique… Parfois ils connaissent mieux certains passages que nous.
David Meulemans : Mais c’est aussi ce qui est beau. Parce que cela signifie que les livres sont réellement habités par leurs lecteurs.
Xavier Dollo : Et ça rejoint aussi ce qu’on disait tout à l’heure sur les analyses universitaires. Une œuvre ne s’arrête pas au moment où elle est publiée. Elle continue à vivre dans les lectures, les appropriations, les discussions.
Marie Kergoat : Oui, et c’est particulièrement visible avec les œuvres de fantasy parce qu’elles génèrent souvent des communautés très actives. Il y a des cartes réalisées par les lecteurs, des théories, des analyses, des discussions extrêmement précises…
Claire Duvivier : Et parfois des questions auxquelles nous-mêmes n’avons pas de réponse.
Guillaume Chamanadjian : Oui, il y a des moments où des lecteurs nous demandent : « Mais alors, si tel personnage est né à telle date et qu’il se passe ça à tel moment… » Et nous répondons : « Écoutez… peut-être. »
David Meulemans : Ce qui est très dangereux quand on écrit des cycles. Parce que les lecteurs, eux, n’oublient rien.
Xavier Dollo : Une question que je me pose souvent : pourquoi La Tour de Garde touche autant de lecteurs et lectrices ? Parce qu’on voit bien qu’il se passe quelque chose de très fort autour de cette œuvre.
Claire Duvivier : Je n’ai pas de réponse définitive. Mais je pense qu’il y a peut-être une forme de sincérité émotionnelle dans ces livres. Nous avons essayé d’écrire des personnages auxquels nous croyions profondément.
Guillaume Chamanadjian : Et puis nous avons aussi écrit des personnages qui doutent beaucoup. Ce ne sont pas des héros triomphants. Ils sont souvent fatigués, perdus, contradictoires.
David Meulemans : Et je pense que cela correspond aussi à une époque. Pendant longtemps, la fantasy reposait beaucoup sur des récits héroïques très affirmatifs. Aujourd’hui, les lecteurs recherchent peut-être davantage des personnages fragiles, ambigus, faillibles.
Marie Kergoat : Oui, et plusieurs articles du collectif abordent justement cette question des vulnérabilités. Ce qui est intéressant dans La Tour de Garde, ce n’est pas simplement le pouvoir des personnages, mais leurs limites.
Claire Duvivier : Je crois aussi que ce qui nous intéressait profondément, c’était les relations entre les personnages. L’amitié, les solidarités, les tensions affectives… Beaucoup plus que les grandes batailles.
Guillaume Chamanadjian : Même si on aime bien les batailles aussi.
Claire Duvivier : Oui, mais elles n’étaient jamais le cœur du projet. Le cœur du projet, c’était vraiment le lien entre les personnages.
David Meulemans : Et ça, en tant qu’éditeur, je pense que c’est une des grandes forces du cycle. On a envie de retourner dans cet univers non seulement pour les villes ou l’intrigue, mais parce qu’on veut retrouver les personnages.
Xavier Dollo : Je pense que c’est une très belle manière de conclure cette discussion. Merci beaucoup à toutes et tous d’être venus ce matin malgré la météo. Merci à David Meulemans, Claire Duvivier, Guillaume Chamanadjian et Marie Kergoat. Et merci évidemment au festival Sirennes, à l’Université Rennes 2 et aux Forges de Vulcain. Et surtout : lisez La Tour de Garde, puis lisez Voyages vers la Tour de Garde. Dans cet ordre-là, c’est mieux. Merci beaucoup.