Un vaisseau pour les ultra-riches. Entretien avec Guillaume Chamanadjian
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Portrait de Guillaume Chamanadjian par © Patrick Cockpit pour les Éditions Aux forges de Vulcain
À l’occasion de la parution de Heureux comme jamais aux éditions des Forges de Vulcain, David Meulemans s’entretient avec son auteur, Guillaume Chamanadjian. À partir d’un roman de science-fiction mettant en scène des ultra-riches réfugiés dans un vaisseau spatial, la conversation dérive vers des questions hautement actuelles : l’accumulation des richesses, la sécession des élites, l’imaginaire de la conquête spatiale, ou encore la place de l’humour face aux puissants. Un échange libre, où la culture geek croise la critique sociale et où la fiction sert à interroger le présent.
David Meulemans (DM) : Bonjour, bienvenue dans le podcast des éditions aux Forges de Vulcain. Je suis David Meulemans, éditeur aux éditions aux Forges de Vulcain et aujourd'hui, le vendredi 6 mars 2026, je reçois Guillaume Chamanadjian. Alors Guillaume, vous êtes romancier. On vous reçoit parce que bientôt les Forges de Vulcain publient votre nouveau roman, Heureux comme jamais, dont nous ne parlerons pas aujourd'hui, car par principe nous ne faisons pas de promotion sur nos livres. Nous ne tenons pas particulièrement à ce qu'ils soient achetés, vendus, nous ne sommes que des purs esprits (rires). Nous ne faisons ce podcast que pour permettre à la conversation collective de se déployer, à l'humanité de profiter de notre intelligence, de notre sagesse et de notre sagacité. Et juste à côté de nous, nous sommes accompagnés à la technique par Alejandro Ferrer Nieto, qui n'a pas de micro, donc on peut l'insulter sans qu'il réplique.
Guillaume Chamanadjian (GC) : Non, on ne fera pas ça.
DM : Mais pendant que l'on parle de gens qu'on peut insulter sans qu'ils répliquent, Guillaume Chamanadjian, votre roman s'attaque aux ultra-riches. Avez-vous peur de la réplique des ultra-riches ?
GC : Non. Déjà parce qu'il s'attaque pas aux ultra riches, il s'attaque à la stupidité d'une manière générale. Il se trouve qu’en l'occurrence, c'est celle des ultra-riches dans le roman. Et je ne suis pas certain d'intéresser les ultra-riches au point qu’il y ait des répliques de leur part. Et au pire, que se passera-t-il ? Est-ce-que Jeff Bezos va retirer le bouquin d'Amazon ? Là, c'est l'éditeur qui sera le plus emmerdé.
DM : On a peur, on a peur. Une petite remarque mesquine sur le fait qu'Amazon a été chassé du Festival du Livre de Paris et on sent peut-être que les générations futures qui nous écoutent découvrions que la révolte a commencé là. La révolution n'a pas été télévisée, elle a été podcastée. Et puisqu'on parle de revolution, votre roman c'est un récit de revolution. On est dans un vaisseau spatial où il n'y a quasiment que des ultrariches
GC : Quasiment.
DM : Et finalement ils arrivent quand même à s'entretuer.
GC : Oui. Parce que déjà, en replaçant un petit peu dans le contexte, c'est effectivement un vaisseau spatial qui a décollé pour sauver les ultrariches qui fuient une planète devenue inhabitable et en fin de vie. Et le capitalisme, qu'est-ce qu'il fait de mieux dans ces cas-là, s'il devait sauver seulement 2 000 personnes sur Terre, évidemment il ne va pas aller choisir les prix Nobel. Le capitalisme va venir sauver les ultrariches. D'ailleurs c'est prouvé. Il y a une histoire, je crois aux États-Unis, où une membre du Congrès expliquait qu’il existait quelque part aux États-Unis une ville qui avait été payée par l'État américain, qui avait coûté 1 000 milliards de dollars et qui était faite pour accueillir les ultrariches en cas de risque d'extinction de l'espèce.
Donc en fait c'est complètement acté et là c'est juste mis en scène dans un roman de science-fiction. Ce que peut faire la science-fiction, et ce que je trouvais amusant de faire en l'occurrence, c'est de se dire, une fois que les ultra-riches sont dans leur ville souterraine ou dans leur vaisseau spatial, qu'est-ce qui se passe ? Concrètement, la plupart de ces gens ne savent pas changer d'ampoule. La plupart n'ont pas vraiment de compétences à part gérer un empire financier, ce qui ne sert pas à grand chose une fois qu'on est lancé dans le vide spatial. Donc, concrètement, ça ne peut que mal se passer.
DM : Il y a la deuxième saison d’une série télé qui sort ces jours-ci, qui avait été un succès inattendu aux Etats-Unis. C'est Paradise, qui parle justement d'une ville d'ultra-riches. Certes, ton récit, c'est un récit d'imaginaire, un récit de science-fiction. Mais les gated communities, les compounds qui sont réservés aux ultra-riches, c'est un élément de notre imaginaire qui existe dans le monde réel. Il y a la villa Montmorency, à Paris, il y a certaines parties de Rio de Janeiro. Et il y a un autre lieu commun de la science-fiction qu'on trouve dans ton texte, c'est celui des vaisseaux générationnels. Il y a beaucoup de gens qui aiment ton écriture, qui ne sont pas initialement des gens qui lisent beaucoup d'imaginaire ou qui regardent beaucoup de films de SF et qui pourtant découvrent les genres de l'imaginaire grâce à toi. Donc tu es un peu leur guide. Est-ce que tu peux nous parler de ce qu'est un vaisseau générationnel ?
GC : Oui. Mais dans mon roman, ce n’est pas complètement un vaisseau générationnel. Ce qu'on appelle un vaisseau générationnel, dans la science-fiction, c'est un vaisseau qui part. Et comme on le sait, les distances dans l'espace sont de zéro à l'infini, et plus on se rapproche de l'infini, plus c’est long, surtout vers la fin. Et donc, du coup, les vaisseaux générationnels partent pour des décennies, voir pour des siècles, voir dans certains grands cycles de science-fiction pour des millénaires. Donc il faut bien que les gens continuent à vivre, à faire des enfants, à élever des enfants, etc. C'est ça le vaisseau générationnel. Là, dans Heureux comme jamais, ce n’est pas complètement le cas, parce que le vaisseau est parti depuis seulement un peu plus d'une dizaine d'années de la Terre. Il reste dans le système solaire puisqu'il se rend vers une lune de Jupiter qui s'appelle Callisto. Pour la terraformer, la rendre apte à l'habitation humaine. Et là on est sur la fin du voyage, dans les derniers mois. Donc il s'est passé 11 ans entre le départ de la Terre et le moment où se situe le récit.
DM: C'est vrai qu'un vaisseau générationnel, on entend qu'il va y avoir plusieurs générations. Mais il y a deux caractéristiques au moins que coche ton vaisseau. C'était initialement un voyage sans retour, ce qui est le cas de la plupart des vaisseux générationnels. Et aussi, le voyage est suffisamment long pour qu'on ne soit plus dans une logique de voyage mais dans une logique de vie.
GC : De vie, complètement. Le vaisseau accueille tout ce qu’il faut pour avoir une vie tout à fait correcte : il y a des logements individuels, des loisirs. On n’est pas dans l’optique du voyage spatial comme dans Alien, où les gens s’endorment dans des caissons et se réveillent juste avant l’arrivée pour gérer l’atterrissage. Là, on est vraiment dans un vaisseau où il y a une vie quotidienne.
DM : Oui d’ailleurs, en t’écoutant, je me rends compte que le film américain Passengers n’est pas un vrai film générationnel, parce qu’il n’y a pas de vie dans le vaisseau : ils sont censés tous dormir pendant le voyage. Les récits générationnels, ce serait peut-être plutôt Wall-E.
GC : Dans Wall-E, tout à fait. En plus, dans Wall-E, un peu comme sur le Space Dragon de Heureux comme jamais, tout est tourné vers le loisir. Les habitants sont juste là pour passer le temps et s’amuser en attendant d’arriver.
DM : Et je me rends compte que l’une de mes œuvres de science-fiction préférées, que j’ai longtemps prise pour l’histoire d’un vaisseau générationnel, n’est pas vraiment une histoire de vaisseau générationnel : Battlestar Galactica.
GC : Ah bon ? Ce n’est pas vraiment du vaisseau générationnel.
DM : Mais il y a bien l’idée : il y a une vraie vie, et il n’y a pas de point de retour.
GC : Oui, il n’y a pas de point de retour. C’est vraiment une colonie qui file vers l’infini.
DM : Et là, il y a déjà une dimension de colonisation. Parce que, d’une certaine façon, dans cette farce, tu vas parler — de manière très délicate, pas didactique — de tous les aspects de l’ultra-richesse. Et il y a un aspect que j’avais complètement oublié en t’écoutant : c’est que l’ultra-richesse porte aussi un imaginaire de colonisation. En fait, d’une certaine façon, c’est un projet de colonisation.
GC : Bien sûr que c’est un projet de colonisation. Une colonisation qui va vers un caillou stérile. Donc une colonisation où il n’y a a priori pas de victime. Mais il y a quand même une idée d’exploitation permanente.
Moi, j’avais envie de poser une autre question, à laquelle je ne fais qu’une micro-allusion dans le roman, mais qui était un point de départ de l’écriture : qu’est-ce que ça veut dire, l’ultra-richesse dans l’espace ? Parce que ce n’est pas comme dans Picsou, on n’emporte pas ses billets. L’ultra-richesse aujourd’hui, ce sont des actions. Et les actions fonctionnent avec un appareil productif qui, par définition, n’existe plus dans un vaisseau spatial. Donc dès le départ, le propos est absurde.
C’est ça que je voulais mettre en avant : des ultra-riches qui gardent leur richesse dans un espace où il n’y a plus du tout d’entreprise pour la justifier, et qui partent coloniser un caillou stérile — un but un peu hasardeux, c’est le moins qu’on puisse dire. Tout cela sert à souligner l’absurdité de cette logique marchande.
DM : Mais en fait, c’est une absurdité qui existe déjà dans le monde actuel. On pourrait dire que la distinction entre la richesse et l’ultra-richesse — alors c’est juste une hypothèse, et ce qui est bien c’est que ni toi ni moi ne sommes compétents sur cette question, donc ça donne les meilleures discussions, c’est très français — la distinction, ce serait qu’il y a un point de richesse où il existe un confort matériel total et une illimitation des désirs. Et puis il y a l’ultra-richesse, qui est encore au-delà, où cela ne sert plus à rien. C’est-à-dire que les mille milliards d’Elon Musk ne servent plus à rien. Tout ce qu’il veut s’acheter, il pourrait déjà se l’acheter avec un seul milliard.
GC : Tout à fait. Et ça, c’est aussi quelque chose qu’on voit quand on manipule des chiffres. Parce qu’en plus d’être auteur, dans mon travail quotidien je manipule des chiffres toute la journée.
DM : Je précise qu’il ne manipule pas des milliards.
GC : Non, pas des milliards — et même pas des euros, d’ailleurs.
Mais ce qui ressort très vite quand on manipule des chiffres, c’est qu’on n’a pas la perception réelle des ordres de grandeur. On ne se rend pas compte de ce que cela représente. La différence entre un million et un milliard est énorme. Un million — bon, nous sommes Parisiens — c’est très vite le prix d’un appartement à Paris. Donc on peut imaginer ce que cela représente. Mais un milliard, c’est une échelle totalement différente.
Et j’avais fait ce petit calcul mental avec un ami l’autre jour. Imaginons : nous sommes le 6 janvier de l’an 1. Les rois mages arrivent et offrent leurs cadeaux au petit enfant Jésus. Et imaginons qu’il y ait un quatrième roi mage. Lui n’apporte ni or, ni encens, ni myrrhe : il apporte un livret d’épargne. Il dit à l’enfant Jésus : « Écoute, je te mets 1 000 euros par jour sur ton livret. 1 000 euros par jour — corrigés de l’inflation, disons des euros d’aujourd’hui. Et avec ces 1 000 euros par jour, tu seras le roi du monde ».
Alors, petite question, David : combien de temps met le petit Jésus pour devenir millionnaire ?
DM : Attends, tu parles de 1 000 euros par jour ?
GC : Oui. Y compris les samedis, les dimanches, les jours fériés, tout.
DM : Alors… trois ans ?
GC : Un peu moins de trois ans. Il y arrive un peu avant le 15 août de sa troisième année. Et maintenant : combien de temps est-ce que le petit Jésus met pour devenir milliardaire ?
DM : Euh…
GC : Il devient milliardaire au bout d’environ sept cents ans.
DM : Non mais…
GC : Eh oui. On ne se rend pas bien compte des ordres de grandeur. L’échelle est tellement énorme que ça devient difficile à imaginer. Et là on parle seulement d’un milliard — c’est-à-dire à peine un cinq-centième de la fortune actuelle d’Elon Musk. On ne se rend pas compte de ce que ces chiffres représentent, ni à quel point c’est absurde. J’avais lu un exemple amusant : si un zoologue observait un écureuil remplir une forêt entière de noisettes, il se dirait que cet écureuil est fou, qu’il ne pourra jamais tout consommer pendant sa vie. Mais quand Bernard Arnault fait la même chose avec de l’argent, ça nous paraît parfaitement normal.
DM : Oui, mais cela pose toujours la question de la propriété. Il y a parfois cette idée que ce qu’une personne a gagné — en suivant les règles qui permettent à d’autres de gagner le SMIC, si tant est que ce soient les mêmes règles — lui appartient intégralement. Mais ce qui me frappe, c’est autre chose : normalement, quand on possède quelque chose, on peut en faire le tour. C’est une idée de Kant : un roi ne peut pas vraiment posséder un royaume, parce qu’il ne peut pas en faire le tour. À moins que ce ne soit un tout petit royaume.
GC : Oui, si c’est un petit royaume, ça peut prendre un peu de temps.
DM : Mais là, dans le cas de ces fortunes, il y a quelque chose de psychologiquement très étrange dans cette accumulation et dans la manière dont on la considère comme légitime. Moi, ce qui me frappe beaucoup, c’est : qui sont les fans d’Elon Musk ? Qui pense que c’est légitime ? Qui pense que c’est normal ? Je fais un vrai effort d’empathie pour essayer de comprendre comment fonctionnent ces gens qui n’ont pas ce réflexe de se dire qu’il y a quelque chose d’anormal, d’illégitime. Et pourtant je ne pense pas être particulièrement envieux : je n’ai pas spécialement envie de récupérer la fortune d’Elon Musk, ni d’avoir sa carrière. D’ailleurs, il a l’air d’avoir une vie assez horrible. Il ne semble pas très heureux.
GC : Je pense qu’il y a une forme de fuite en avant, une espèce d’hubris chez ce type de personnages. Une fois qu’ils ont tout, ils veulent que le monde devienne encore plus grand pour les accueillir. Et on va de plus en plus vers l’absurde. On arrive à ce moment où — chez Elon Musk, mais aussi chez Bernard Arnault, pour ne pas le citer — le pouvoir financier prend le pas sur le pouvoir politique, jusqu’à devenir la seule réalité qui compte. Comme tu le disais, il y a beaucoup de gens qui admirent cette réussite et qui se disent que la réussite est le but à atteindre. Je peux comprendre qu’on veuille réussir. Mais pas cette réussite-là. Je pense qu’il y a quelque chose de profondément maladif dans cette accumulation sans fin, dans cette fuite en avant.
DM : Oui, surtout que les ultra-riches sont presque une catégorie qui n’a jamais vraiment existé dans l’histoire. Il y a eu des rois, des empereurs extrêmement riches. Mais même si on pense à un grand conquérant comme Alexandre, il y a cette image d’Alexandre arrivant à l’est de l’Inde et regrettant que le monde soit si petit qu’il n’y ait pas d’autres terres à conquérir. Mais même dans ce cas-là, il existe une réalité matérielle à la puissance d’Alexandre — qui n’est d’ailleurs pas directement sa propriété.
GC : Oui, parce qu’il y a toute une délégation derrière. Finalement, c’est sa personnalité qui domine, mais ce n’est pas lui qui possède directement.
DM : Alors que dans le cas des ultra-riches actuels, il n’y a presque plus de réalité matérielle. On est plutôt dans une réalité de convention monétaire, dans une fiction qui pourrait disparaître.
GC : Et c’est complètement le propos du livre, pour y revenir : cette espèce de fiction absolument absurde qui part dans le vide spatial dans un but tout aussi absurde. À un moment, la question devient : qu’est-ce qui met fin à cette fiction ?
DM : Oui, parce que ton héroïne, d’une certaine manière, c’est celle qui va dire — comme dans le conte — que le roi est nu.
GC : Oui, complètement.
DM : Mais ce que j’ai beaucoup apprécié, c’est qu’elle ne le comprend pas immédiatement.
GC : Non, parce qu’elle est encore dans la caverne, en réalité. Elle a été élevée dans ce système. Mon héroïne vit dans un vaisseau spatial : elle a 19 ans au début du récit. Elle est arrivée dans ce vaisseau quand elle était enfant et elle y a grandi dans une sorte de petit appartement avec son père. Elle a été nourrie par ce récit selon lequel les ultra-riches sont forcément les plus intelligents, les plus créatifs, ceux qui méritaient d’être sauvés de la Terre. Mais avec une petite différence : en réalité, elle et son père sont les seuls membres des classes travailleuses du vaisseau. Ce sont les seuls à produire quelque chose de leur journée, alors que les ultra-riches, eux, ne produisent absolument rien. Et à un moment donné, il y a forcément une prise de conscience.
DM : Justement, cette prise de conscience, ces mythes qui se fissurent, ces fictions régulatrices qu’on déchire — celles qui nous permettent de vivre — c’est quelque chose de très intéressant. On parlait d’Elon Musk : il cite souvent des références issues de la culture geek comme étant importantes pour lui. Mais ce sont des références qu’il trahit systématiquement, voire dont il fait des contresens complets.
Il y en a une qui m’a particulièrement frappé récemment : Star Trek. Parce que cette année marque les 60 ans de Star Trek, la première diffusion de la série datant de 1966. Je fais cette précision parce qu’on m’a parfois reproché d’être trop allusif : Star Trek est une série télévisée américaine diffusée de 1966 à 1969, qui a ensuite donné lieu à de nombreuses suites. L’univers de Star Trek décrit un futur où il n’y a plus d’argent, plus de nationalités, plus de guerres, et où la richesse matérielle existe mais est partagée.
GC : Oui, il n’y a plus de famine non plus : la nourriture peut être synthétisée à la demande.
DM : Il n’y a plus non plus de problème écologique, puisqu’il n’y a plus d’exploitation destructrice de la nature. Et pourtant Star Trek est régulièrement cité par Elon Musk, alors que, d’une certaine manière, Elon Musk est le méchant absolu de Star Trek.
Et ce qui me gêne un peu dans ton roman — maintenant que je peux te le dire puisqu’il est imprimé et qu’on ne peut plus rien changer — c’est que Star Trek a beaucoup contribué à faire rêver à la conquête spatiale. Dans les années 1970, beaucoup de gens sont entrés à la NASA par admiration pour Star Trek. Et depuis quelques années, j’ai l’impression que l’espace ne fait plus rêver — ou plutôt qu’il fait rêver les psychopathes, alors que les gens normaux s’en détournent.
Est-ce qu’il faut trouver un autre imaginaire, qui s’éloigne de l’espace ? Est-ce que tu fais partie de ceux qui sont critiques de la conquête spatiale ? Est-ce que pour toi c’est une impasse ?
GC : Il y a beaucoup de questions là-dedans, donc je vais essayer d’y répondre point par point.
D’abord, je ne suis absolument pas critique de la conquête spatiale. Étant moi-même un Trekkie — c’est-à-dire un fan de Star Trek — l’espace comme « ultime frontière », évidemment, ça me fait rêver. C’est l’un des grands moteurs de mon amour pour la science-fiction : la découverte, l’exploration, l’aventure. Tout cela parle à mon imaginaire, à mon âme d’enfant, et c’est aussi ce qui fait que j’écris aujourd’hui. Donc oui, l’espace me fait rêver.
Mais il y a la question du contresens. Oui, Elon Musk fait un contresens complet lorsqu’il utilise l’imaginaire de la science-fiction pour justifier des choses qui sont injustifiables. Je ne crois pas une seconde qu’Elon Musk fasse de la conquête spatiale pour faire avancer la science. Je pense qu’il s’en moque complètement. Il rachète des technologies qui existent déjà, passe des contrats extrêmement juteux avec le gouvernement américain — qui lui a donné des millions, voire des milliards de dollars — pour faire ce que faisait auparavant la NASA.
Autrement dit, on a privatisé un outil scientifique extraordinaire, et la NASA a été partiellement dépouillée de ses moyens. Et ensuite Musk explique qu’il est un amoureux de l’espace. Moi, je n’y crois pas une seconde. Donc ce n’est pas cette conquête spatiale-là que j’admire — certainement pas celle d’Elon Musk.
Ensuite, il y a une question extrêmement intéressante : la manière dont ces gens utilisent l’imaginaire de la science-fiction. Elon Musk dit par exemple qu’il adore Star Trek. J’avais aussi lu qu’il était un grand admirateur de Des fleurs pour Algernon de Daniel Keyes. Ce qui est assez ironique quand on est le propriétaire de X, qui est probablement l’une des plateformes qui contribue le plus à abêtir les gens. Mais au fond, il y a une forme de confiscation de l’imaginaire de la science-fiction par des gens qui, premièrement, ne sont pas vraiment des amateurs de science-fiction. Ce sont plutôt des gens qui n’ont pas assez d’imagination pour imaginer eux-mêmes le futur, alors même qu’ils en ont les moyens. Et deuxièmement, ils utilisent ces références pour les dévoyer. Quand Elon Musk dit admirer George Orwell, c’est assez ironique : il n’y a rien de plus orwellien — au sens dystopique du terme — que son monde à lui.
C’est aussi pour cela que, dans mon roman, j’ai disséminé plusieurs petites références à la culture geek et à la science-fiction classique. Par exemple, il y a une session de l’intelligence artificielle qui s’appelle 42, une autre qui s’appelle HAL 9000. Le fait que l’héroïne appelle toujours son père « papa » est une référence au Mother, l’ordinateur de bord d’Alien. Il y a plusieurs clins d’œil comme ça. Et l’idée, au fond, c’était de se réapproprier par la fiction ces références de science-fiction — parce qu’elles n’appartiennent pas à Elon Musk, ni à Jeff Bezos, ni à aucun de ces ultra-riches.
DM : En t’écoutant, je viens de me rendre compte de quelque chose : chez les ultra-riches de notre monde actuel, il y a cette idée de tout conquérir et tout détruire. Détruire pour prouver qu’on a conquis — y compris l’imaginaire.
GC : Et la conquête du récit est la plus inquiétante.
DM : Oui. Il y a à la fois la destruction du patrimoine littéraire, par une forme de post-vérité : on fait dire au texte exactement le contraire de ce qu’il dit. Même si, bien sûr, un texte de fiction est toujours ambivalent — il ne porte pas une vérité didactique directe, même s’il peut porter des vérités existentielles.
GC : Et puis la vérité qu’il porte est aussi liée à son époque. 1984, par exemple, a aujourd’hui plus de soixante-dix ans.
DM : Oui, on arrive presque aux quatre-vingts ans. Donc il y a à la fois cette question-là, et puis celle du contrôle de l’histoire actuelle : contrôler les événements, mais surtout contrôler la manière dont on les raconte, la représentation de l’histoire. Avec cette idée de détruire la notion même de vérité, parce que cela permet ensuite de dire rouge le lundi, vert le mardi, et de nouveau rouge le mercredi.
GC : Oui, créer du confusionnisme permet aussi de créer une forme de contrôle sur ceux qui écoutent.
DM : En lisant ton texte, je me suis vraiment dit qu’il y avait quelque chose de très brechtien. Il y a d’ailleurs une référence directe à Brecht. Tu es un grand mélomane, donc tu connais bien l’œuvre théâtrale et les opéras inspirés de Brecht.
GC : Oui, notamment L’Opéra de quat’sous, évidemment.
DM : Voilà. Mais il y a quelque chose de brechtien dans ton roman. Alors pas au sens de la distanciation — parce que tes livres restent des romans de pur divertissement. Pour les lecteurs et lectrices qui ne les connaissent pas : on a beaucoup parlé politique dans cette discussion, mais ce sont avant tout des romans très plaisants à lire.
GC : Oui, c’est du divertissement.
DM : Voilà. Donc il n’y a pas vraiment l’effet de distanciation. En revanche, il y a une volonté très nette de fournir un miroir du monde — un miroir qui reste assez facile à décoder.
GC : Oui. Dans mes précédents romans, ce miroir pouvait être un peu plus compliqué. Là, disons que c’est plus direct.
DM : Est-ce que, par exemple, c’est un roman de science-fiction qui survivra à notre époque grâce à son sens du divertissement ? Parce qu’en même temps, dans sa brièveté et dans sa pugnacité, je me demande s’il n’y a pas aussi une forme d’urgence — comme chez certains écrivains contemporains qui ont l’impression que la situation politique devient très inquiétante. Qu’il y aurait presque un compte à rebours. Est-ce que, en l’écrivant, tu avais le sentiment de répondre à une forme d’urgence politique ?
GC : Chez moi, oui. Je ne sais pas si cela se ressent dans le livre, parce que je ne suis pas prophète et je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a un compte à rebours vers la fin du monde. Je n’en sais rien, pas plus que n’importe qui. Mais il y a clairement un compte à rebours politique. Nous sommes le 6 mars : il s’est déjà passé énormément de choses depuis le début de l’année. Il y a des élections à venir dans les semaines qui viennent. Le climat est très anxiogène.
Et il y a aussi eu un moment précis où je me suis dit : c’est maintenant qu’il faut écrire ce roman. Ce moment correspond à peu près aux débats autour de la taxe Zucman. Au-delà de la question — faut-il taxer les ultra-riches ou non — ce qui m’a frappé, c’est que pour la première fois le problème était clairement mis en lumière. On posait enfin publiquement la question de l’inégalité des richesses, en France et ailleurs.
Pour moi, c’était le moment où l’on touchait du doigt le véritable problème : dans le monde capitaliste contemporain, les citoyens n’ont jamais été aussi productifs, et pourtant ils n’ont jamais été aussi pauvres. Cela signifie qu’il y a une captation massive des richesses. Et pire encore : il y a une sécession des élites.
Cette idée n’est pas nouvelle. Christopher Lasch, historien et philosophe, en parlait déjà dans les années 1990. Dès 1995, on savait déjà que les élites avaient tendance à se détacher du reste de la société pour mener leur propre existence. Lasch faisait d’ailleurs remarquer que ces nouvelles élites différaient des aristocraties anciennes : les aristocrates de l’Ancien Régime étaient au moins attachés à une terre. Aujourd’hui, on a affaire à une élite mondialisée qui ne se sent redevable de rien et qui peut partir quand elle le souhaite.
Si on pousse le raisonnement jusqu’au bout, on peut imaginer qu’elle pourrait même quitter la Terre. Et finalement, les débats autour de la taxe Zucman ont permis de rendre visible ce problème. Ce roman, je l’avais en tête depuis un moment. Mais c’est ce débat qui m’a fait comprendre que c’était celui-là que je devais écrire maintenant.
DM : Ce que j’ai trouvé fascinant, c’est qu’on a affaire à un texte de science-fiction qui est pourtant parfaitement actuel, qui parle de choses extrêmement déprimantes, et qui, en même temps, est très drôle. Et cela rappelle déjà quelque chose de Brecht.
GC : Oui, il fallait ce côté à la fois caustique et drôle, parce qu’au milieu de tout ça il faut quand même laisser de l’humain — et le rire est probablement l’un des principaux facteurs de l’humanité. D’ailleurs, c’est la première fois que j’écris un roman vraiment humoristique. Il y avait déjà quelques scènes d’humour dans mes livres précédents, mais jamais à ce point-là.
Et puis, vers la fin, le roman devient un peu moins drôle. Enfin, il le redevient peut-être à la toute fin — sans divulgâcher — mais il y a un moment où il l’est beaucoup moins. Je voulais justement jouer sur ce contraste : de l’humour tout au long du récit, puis un moment très dur, et la question de savoir comment on se relève après.
DM : L’humour est quelque chose que j’ai trouvé extraordinaire dans ce texte. Parce qu’il rappelle aussi qu’un trait commun de ces ultra-riches, c’est qu’ils n’ont aucun humour. Et c’est peut-être la seule chose qu’ils n’arrivent pas à conquérir. Leur seule manière de conquérir, finalement, c’est de détruire.
Ces derniers mois, quelque chose m’a beaucoup frappé — c’est un peu anecdotique. Pour nos auditeurs et auditrices qui veulent surtout t’entendre parler, moi je suis un peu hors-sujet, mais les Forges de Vulcain sont une maison d’édition indépendante. Et il y a un personnage public que j’apprécie beaucoup, très connu aux États-Unis mais un peu moins en France : Stephen Colbert. Pour moi, c’est presque le dernier grand Américain.
GC : Tu exagères un peu.
DM : Peut-être, mais c’est quelqu’un de très cultivé, un très grand comédien, un excellent showman. Il a une très bonne équipe d’auteurs et il tient une diatribe quasi quotidienne contre Trump. Or Trump a cherché à l’écraser — et il y est en partie parvenu — en obtenant que son émission soit supprimée, parce que la chaîne qui la diffusait appartient à un conglomérat détenu par l’un de ses meilleurs amis. Et cela m’a frappé pour une maison d’édition indépendante : dès qu’on est dépendant économiquement, on est toujours à la merci de celui qui nous possède.
Et l’autre chose qui m’a frappé, c’est que la seule chose que les puissants craignent vraiment — même si elle est minuscule — c’est précisément ce qu’ils ne peuvent pas conquérir. Même si, au début de cet entretien, tu disais que les ultra-riches ne liront probablement pas ton roman. C’est pourtant peut-être ce qu’ils redoutent le plus. Pourquoi, à ton avis ?
GC : Il y a plusieurs choses. Effectivement, il y a eu les attaques contre Stephen Colbert, mais pas seulement. Jimmy Kimmel, qui anime une autre émission du même type, a lui aussi été inquiété et brièvement retiré de l’antenne après une plainte de Donald Trump. Et en France, on voit des choses similaires. Quand Guillaume Meurice a été écarté de France Inter, c’est parce qu’il avait fait une blague qui déplaisait à la mauvaise personne.
Aujourd’hui, il travaille ailleurs, sur un média qui n’est pas indépendant, mais avec une liberté de parole qu’il n’avait plus à France Inter. Mais tout cela montre que l’humour peut faire peur. Pourquoi ? Parce que l’humour est une arme extrêmement redoutable. Quand on perd la maîtrise du récit, c’est là que les choses deviennent dangereuses pour les puissants. Or aujourd’hui, dans les médias, le récit n’appartient plus au public : il appartient à ceux qui possèdent les médias.
C’est pour cela que des gens comme Bolloré achètent des chaînes de télévision. Pas parce que c’est rentable — en réalité ce ne l’est pas — mais parce que cela permet de contrôler le récit. Et dès qu’on fait de l’humour sur ce récit, on mène une sorte de guerre asymétrique. On n’a évidemment pas les mêmes armes que les grandes chaînes, mais on introduit un doute dans l’histoire qu’elles racontent. Et ça, ça leur déplaît. Parce que l’humour permet de reprendre la main sur le récit populaire.
DM : Et ta contribution à cette guérilla contre les ultra-riches, c’est donc Heureux comme jamais, ton nouveau roman. Un roman de science-fiction, un roman lettré, un roman de divertissement, un roman politique, une roman enlevé, une farce — et peut-être aussi, d’une certaine manière, un manifeste. Un grand roman de science-fiction dont j’ai l’extrême fierté d’être l’éditeur aux Forges de Vulcain. Guillaume Chamanadjian, nous arrivons à la fin de cette émission. Un dernier mot pour nos lecteurs et nos lectrices ?
GC : Lisez des livres. Si possible des livres publiés par des maisons indépendantes. Mais déjà, lire des livres, c’est très bien.
DM : C’est une question que je vais peut-être poser à tous les auteurs et autrices que nous recevrons. Pendant longtemps, j’ai essayé de dresser la liste de tous les arguments qui pourraient encourager les gens à lire davantage. On peut dire, par exemple, que la lecture est anticapitaliste : pendant qu’on lit, on ne consomme pas, et le temps de lecture n’est pas directement rentable. On peut dire aussi qu’elle apporte des bénéfices psychiques, ou qu’elle développe l’empathie. Mais j’ai lu un critique américain qui disait que parler des bénéfices de la lecture, c’était déjà entrer dans une logique utilitaire. La lecture devrait être une passion. Et une passion est difficile à mesurer, à organiser, à justifier. Il faut simplement parler de la joie de lire. Alors, selon toi, comment encourager les gens à lire davantage ?
GC : Je ne pense pas avoir la recette. Si je l’avais, je la partagerais volontiers, cela m’aiderait beaucoup dans mon travail. Mais je pense qu’il n’y a pas de méthode miracle, à part rappeler qu’il existe une telle diversité de livres qu’il y en a forcément un pour chacun. Quelqu’un qui me dit « je n’aime pas lire », pour moi cela n’a pas vraiment de sens. Parce qu’on finit toujours par trouver un livre — même une bande dessinée, et une bande dessinée est un livre — qui nous parle. On finit toujours par découvrir quelque chose qui nous plaît. Mon petit frère est un peu comme ça : quand il me dit qu’il n’aime plus lire, je lui rappelle les livres qu’il a aimés. Et il reconnaît que certains l’ont vraiment marqué. Donc oui, il y a toujours un livre pour quelqu’un.
DM : Et ce sera le mot de la fin. Lectrices, lecteurs : il y a toujours un livre qui vous attend quelque part. Et je pense que, pour beaucoup d’entre vous, ce livre pourrait bien être Heureux comme jamais de Guillaume Chamanadjian, publié aux éditions des Forges de Vulcain et disponible dans toutes les bonnes librairies.